sonfils Maurice, correspondances gĂ©nĂ©rales reçues, dossiers de lettres de George Sand Ă des parents ou amis proches, fonds rela-tifs aux idĂ©es et Ă l'action politique de George Sand), archives familiales des hĂ©ritiers, largement consacrĂ©es Ă la diffusion et Ă la publication des Ćuvres de George Sand ; enfin les manuscrits d'Ćuvres. Les grands ancĂȘtres La sĂ©rie A (Aurore de
Ajouterau panier. couverture souple. - Nohant 3 juin 1858, 13,4x20,9cm, 4 pages sur un feuillet rempliĂ©. - Lettre autographe signĂ©e de George Sand adressĂ©e Ă son amie StĂ©phanie Bourjot, fille d'Ătienne Geoffroy-Saint-Hilaire. Quatre pages rĂ©digĂ©es Ă l'encre bleue sur un feuillet rempliĂ© au chiffre de George Sand.
Lettresretrouvées rassemble quatre cent cinquante-huit lettres inédites de George Sand, de 1825 (c'est une jeune femme de vingt et un an qui écrit à sa mÚre) jusqu'en 1876, quelques mois avant sa mort. à cÎté d'inconnus, d'éditeurs ou directeurs de revues, d'écrivains, de comédiens et directeurs de théùtre, d'amis et familiers ou de parents, on trouve bien des noms illustres
Cest par ce mĂ©lancolique quatrain que lâami Hugo vient saluer, en janvier 1866, la naissance de la petite-fille de George Sand (qui sâappelait en rĂ©alitĂ© Aurore Dupin ), Aurore, Ă
Lefonds George Sand BibliothÚque de l Institut de France Le vicomte de Lovenjoul resta en relation avec la famille de G.Sand, son fils Maurice, . Précédant de peu la publication des lettres de Sand à Alfred de Musset que Né en 1822, Aucante avait été l'homme d'affaires de George Sand qui lui /files
Vay Tiá»n TráșŁ GĂłp 24 ThĂĄng. [Lamartine], jĂ©suite naĂŻf, espĂšce de Lafayette qui veut ĂȘtre prĂ©sident de la RĂ©publique, et qui en viendra Ă bout [âŠ] parce quâil mĂ©nage toutes les idĂ©es et tous les hommes, sans croire Ă aucune idĂ©e et sans aimer aucun homme. George Sand, lettre Ă son fils Maurice, fin avril 1848. AprĂšs la difficile annĂ©e 1847 rupture avec Chopin, difficultĂ©s du couple que forme sa fille Solange avec le sculpteur ClĂ©singer, 1848 est, Ă plusieurs titres, une annĂ©e cruciale pour George Sand elle vient de se mettre Ă lâĂ©criture de lâHistoire de ma vie ; elle sâengage corps et Ăąme dans la rĂ©volution, et, aprĂšs le 15 mai, sâen retire profondĂ©ment dĂ©couragĂ©e ; elle ne composera plus ensuite de ses romans socialistes » comme Le Compagnon du Tour de France 1840, Horace 1841, La Comtesse de Rudolfstadt 1843, Jeanne 1844, Le Meunier dâAngibault 1845, ou Le PĂ©chĂ© de Monsieur Antoine 1847. Ce sont lâavocat Michel de Bourges et Pierre Leroux qui lâont initiĂ©e au socialisme Ă la fin des annĂ©es 1830. Elle a fondĂ© avec ce dernier La Revue indĂ©pendante en 1841. Deux ans plus tard, Leroux sâest installĂ© comme imprimeur Ă Boussac, non loin de Nohant, et y a créé une communautĂ© socialiste. Il y imprimait aussi LâĂclaireur de lâIndre, créé par Sand en 1843 [1]. Elle sâest ainsi forgĂ©e peu Ă peu une doctrine sociale, chrĂ©tienne et utopique qui prĂŽne la crĂ©ation de communautĂ©s fraternelles pour dĂ©passer les antagonismes de classes. En 1847-1848, elle sâĂ©loigne de Leroux quâelle soutient matĂ©riellement depuis des annĂ©es mais qui lui semble maintenant vivre un peu en parasite. Elle dit de lui Entre le gĂ©nie et lâaberration, il y a souvent lâĂ©paisseur dâun cheveu » lettre du 22 janvier 1848 Ă Mazzini. Leroux est Ă©lu Ă lâAssemblĂ©e Ă Paris en juin 1848 et sâattire les moqueries de la presse par son accoutrement et sa maladresse. Il est davantage un homme de rĂ©flexion que dâaction. Sand sâest rapprochĂ©e de Louis Blanc et collabore Ă La RĂ©forme de Ledru-Rollin. AussitĂŽt aprĂšs la rĂ©volution, elle arrive Ă Paris le 1er mars, inquiĂšte, Ă la recherche de son fils Maurice quâelle retrouve sain et sauf. Elle retourne Ă Nohant du 8 au 21, pour regagner ensuite la capitale, crĂ©ant lâhebdomadaire La Cause du peuple et rĂ©digeant jusquâau 29 avril, sans les signer, des articles pour le Bulletin de la RĂ©publique, oĂč elle tente de convaincre les campagnes de payer lâimpĂŽt rĂ©publicain et de voter pour la RĂ©publique. Son adresse est alors le 8 rue de CondĂ©, chez Maurice. Le 16 avril, le 15 mai et juin 1848 provoquent la ruine de ses espoirs de rĂ©volution sociale. Elle sâĂ©loigne du gouvernement, quâelle assimile Ă un pouvoir bourgeois. Elle repart Ă Nohant le 17 mai au soir. Elle a attendu deux jours aprĂšs le 15, sâattendant Ă ĂȘtre arrĂȘtĂ©e mais ne voulant pas donner lâimpression quâelle fuit. AprĂšs son retrait du Bulletin et lâĂ©chec de La Cause du peuple, elle collabore Ă La Vraie RĂ©publique du socialiste ThorĂ©. Elle Ă©crit Ă un cousin le 20 mai Les meneurs de la vĂ©ritable idĂ©e sociale ne sont guĂšre plus Ă©clairĂ©s que ceux quâils combattent et jouent trop la partie Ă leur profit. [âŠ] [Le peuple] manque de guides Ă la hauteur de leur mission ». En juillet, elle partage la tristesse de Lamennais, et lâexprime en particulier Ă son Ă©diteur Hetzel. Le 1er juin 1848, elle reprend la rĂ©daction de Histoire de ma vie, dont la publication commence Ă lâautomne 1854 dans La Presse de Girardin elle aurait pu commencer plus tĂŽt, mais lâĂ©diteur craignait la censure impĂ©riale. Sand ne sâĂ©panche sur 1848 ni dans ces mĂ©moires, ni ailleurs dans son Ćuvre, se contentant de lâĂ©voquer dans la prĂ©face de La Petite Fadette, composĂ©e en aoĂ»t 1848. Elle Ă©crit le 22 dĂ©cembre dans La RĂ©forme Le peuple nâest pas politique. [âŠ] Mais un peu de patience. Dans peu de temps, le peuple sera socialiste et politique, et il faudra bien que la rĂ©publique soit Ă son tour lâun et lâautre ». Elle pense maintenant que seules la patience, la sagesse et la raison permettront au peuple dâĂ©voluer vers la rĂ©publique sociale. Il lui faudra attendre 23 ans pour que la Commune de Paris confirme cette prophĂ©tie. Mais la rĂ©volution sociale se heurte alors Ă lâincomprĂ©hension de Sand, sinon Ă sa haine. InfluencĂ©e par Flaubert, Dumas Fils et dâautres, elle ira mĂȘme jusquâĂ attaquer Hugo pour sa clĂ©mence envers les Communards.[1] La politique de LâĂclaireur se rapprochait de celle du journal parisien La RĂ©forme, sur lequel rĂ©gnait Ledru-Rollin, avocat de verve facile, de belle prestance, au sourire aimable, mais paresseux et assez opportuniste, car il avait fait un mariage riche et courait les femmes AndrĂ© Maurois, LĂ©lia ou la vie de George Sand.
Jâai Ă©crit Ă tous mes amis de ne pas venir avant quatre heures, parce que je travaille la nuit, je me lĂšve tard et je nâaime pas trop Ă ĂȘtre entourĂ©e de monde quand je passe ma chemise », prĂ©vient George Sand Correspondance, 1837. Ă Nohant, elle avait Ă une Ă©poque pris lâhabitude de sâinstaller dans lâancien boudoir de sa grand-mĂšre, au rez-de-chaussĂ©e parce quâil nây avait quâune porte et que ce nâĂ©tait un passage pour personne, sous aucun prĂ©texte que ce fut, justifie-t-elle dans Histoire de ma vie. Mes deux enfants Maurice, 1823-1860 et Solange, 1828-1899, NDLR occupaient la grande chambre attenante. Je les entendais respirer et je pouvais veiller sans troubler leur sommeil [âŠ] Je faisais mon bureau dâune armoire qui sâouvrait en maniĂšre de secrĂ©taire. » Lâendroit Ă©tait petit, exigu, mais elle pouvait y noircir le papier Ă son aise. Jâai Ă©crit Ă tous mes amis de ne pas venir avant quatre heures, parce que je travaille la nuit, je me lĂšve tard et je nâaime pas trop Ă ĂȘtre entourĂ©e de monde quand je passe ma chemise » George Sand En dĂ©pit â ou Ă cause â de ses habitudes de travail nocturne, George Sand Ă©tait une hĂŽtesse accomodante, aimant Ă recevoir dans cette maison hĂ©ritĂ© de sa grand-mĂšre et dont son divorce, en 1836, lui a enfin laissĂ© la pleine propriĂ©tĂ©. Pourtant, le Berry semble bien loin, vu de Paris. Voyons, un peu de courage, Ă©crit-elle Ă son ami Gustave Flaubert Correspondance, 1867. On part de Paris Ă 9 heures et quart du matin, on arrive Ă 4 Ă ChĂąteauroux, on trouve ma voiture et on est ici Ă 6 pour dĂźner. Ce nâest pas le diable, on vit entre soi comme de bons ours?; on ne sâhabille pas, on ne se gĂȘne pas et on sâaime bien. Dis oui. » Comme lui, de nombreux artistes seront reçus Ă Nohant au fil des annĂ©es, dâEugĂšne Delacroix Ă HonorĂ© de Balzac, de ThĂ©ophile Gauthier Ă Ivan Tourgueniev, en passant par Franz Liszt et Marie dâAgoult, qui prĂ©senteront FrĂ©dĂ©ric Chopin Ă George Sand. Les journĂ©es sâorganisent simplement. Le matin, pendant que la maĂźtresse de maison dort, chacun vaque Ă ses occupations. On se retrouve en fin de journĂ©e pour le dĂźner et les divertissements. Recevez par mail notre newsletter loisirs et retrouvez les idĂ©es de sorties et d'activitĂ©s dans votre rĂ©gion. Auguste Charpentier a sĂ©journĂ© Ă Nohant en 1838 et y a rĂ©alisĂ© ce portrait de George Sand, dont l'original se trouve Ă Paris. On mĂšne ici lâexistence la plus heureuse et la plus libre possible », commente en 1838 le jeune peintre Auguste Charpentier. Lors de ce sĂ©jour Ă Nohant, il rĂ©alise le trĂšs beau portrait dont une copie trĂŽne aujourdâhui dans le salon de la maison. De George Sand, il Ă©crit Ă sa tante, avec enthousiasme, que câest la plus admirable tĂȘte que lâon puisse voir, et je ne suis pas encore revenu de ma premiĂšre impression. Je commence son portrait demain seulement, jâai voulu avant passer une journĂ©e pour Ă©tudier son admirable personne. » Lâoriginal du tableau se trouve au musĂ©e de la Vie Romantique, Ă Paris. La maison Pleyel envoyait un piano chaque Ă©tĂ© pour Chopin Venu en 1842 se reposer Ă Nohant, le peintre EugĂšne Delacroix 1798-1863, lui, est saisi par lâinspiration lors dâune promenade, en voyant une vieille fermiĂšre et sa petite-fille. Jâai pu les regarder tout Ă mon aise derriĂšre un buisson oĂč elles ne me voyaient pas, raconte-t-il. La vieille avait une main posĂ©e sur lâĂ©paule de lâenfant, qui prenait attentivement une leçon de lecture. » Il offre le tableau, intitulĂ© LâĂducation de la Vierge, Ă George Sand. On peut aujourdâhui le voir au musĂ©e EugĂšne-Delacroix, Ă Paris. Une copie, rĂ©alisĂ©e par Maurice Sand, fut accrochĂ©e dans lâĂ©glise Sainte-Anne de Nohant. L'Education de la Vierge, d'EugĂšne Delacroix. Câest aussi Ă EugĂšne Delacroix que lâon doit le double portrait de Sand Ă©coutant Chopin au piano, rĂ©alisĂ© au dĂ©but de leur liaison, en 1838. Entre 1839 et 1846, le compositeur passera sept Ă©tĂ©s Ă Nohant. Ă chacun de ses sĂ©jours, la maison Pleyel fait livrer un piano, et le rĂ©cupĂšre la saison finie. Câest lĂ , derriĂšre les portes capitonnĂ©es de sa grande chambre, Ă lâĂ©tage, que vont naĂźtre de nombreuse Ćuvres et chefs-dâĆuvre. Tous les ans, aux mois de juin et juillet, le Nohant festival Chopin rappelle le souvenir de ces Ă©tĂ©s dĂ©diĂ©s Ă la musique, en donnant Ă entendre des pianistes connus et de jeunes talents. Venu au dĂ©part pour rĂ©aliser les bustes de George Sand et de sa fille, en 1847, le sculpteur Auguste ClĂ©singer tombe amoureux de Solange et lâĂ©pouse, au grand dam de sa mĂšre. Lorsquâune grosse dispute Ă©clate entre le couple et sa compagne, quelques mois plus tard, FrĂ©dĂ©ric Chopin prend le parti de Solange. AprĂšs avoir coupĂ© les ponts avec sa fille, George Sand rompt avec lui. Elle retrouve lâamour fin 1849, lorsque son fils, Maurice, lui prĂ©sente un ami graveur et auteur dramatique, Alexandre Manceau. Il a trente-deux ans, elle, quarante-cinq. Il sera son dernier amour et ils resteront ensemble jusquâĂ la mort de Manceau, en 1865. Quelque temps avant leur rencontre, on avait commencĂ© Ă faire du théùtre dans le salon de Nohant. Rapidement, ce loisir a pris de la place et George Sand a voulu le doter dâun lieu adaptĂ©. Restauration du théùtre du domaine de George Sand, maison de George Sand Ă Nohant-Vic dans l'Indre, dĂ©cors de serre, patrimoine, le 04-02-22 Ă Nohant Vic, photos Pierrick Delobelle Un vrai théùtre au rez-de-chaussĂ©e de la maison Câest ainsi quâest nĂ© le théùtre amĂ©nagĂ© au rez-de-chaussĂ©e de la maison. Comme Maurice, Auguste Manceau sâest beaucoup investi dans cette activitĂ©, montant sur scĂšne, aidant Ă la confection des dĂ©cors⊠Entre 1846 et 1861, 150 piĂšces ont Ă©tĂ© jouĂ©es dans le théùtre, qui pouvait accueillir une soixantaine de spectateurs. Il vient dâĂȘtre restaurĂ© et habillĂ© dâun dĂ©cor de serre, celui-lĂ mĂȘme utilisĂ© lors de la derniĂšre reprĂ©sentation théùtrale donnĂ©e Ă Nohant, en 1863 Datura Fabiosa, une piĂšce inspirĂ©e Ă George Sand par un conte dâHoffmann. Pratique. La domaine de George Sand est ouvert tous les jours de 9h30 Ă 13 heures et de 14 heures Ă 18h30. Parcours littĂ©raire Ă la dĂ©couverte du jardin au travers de textes de George Sand sur le thĂšme des arbres. Ă partir de ces textes, tous les mercredis, jeu de piste en famille livret Ă demander Ă la boutique. Visite commentĂ©e uniquement de la maison Ă 10h15, 11h15, 14h30, 15h30, 16h30, 17h30. Tarif 8 euros; gratuit pour les moins de 18 ans. Renseignements au ; Quelques repĂšres historiques Biographie Famille. Elle est nĂ©e Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, le 1er juillet 1804, Ă Paris, de Maurice Dupin de Francueil et de Sophie-Victoire Delaborde. AprĂšs la mort de son pĂšre, le 18 septembre 1808, elle passe son enfance Ă Nohant auprĂšs de sa grand-mĂšre, Marie-Aurore Dupin de Francueil, petite-fille du marĂ©chal de Saxe, dĂ©cĂ©dĂ©e le 26 dĂ©cembre 1821. ESTIVITES le Cher littĂ©raire, reportage Ă la maison de George Sand Ă Nohant-Vic, Ă©crivaine, romanciĂšre, dramaturge, Aurore Dupin, famille Sand, le 08-07-19 au chĂąteau de Nohant, photos Pierrick Delobelle Elle conservera toute sa vie un fort attachement Ă la demeure familiale, Ă la nature, au Berry, cadre de plusieurs de ses romans, et Ă ses habitants. Mariage. Elle Ă©pouse François Casimir Dudevant, avocat Ă la cour royale, Ă Paris, le 17 septembre 1822. Ce mariage la libĂšre de la tutelle de sa mĂšre, mais nâouvre pas pour autant les portes de la libertĂ© Ă la nouvelle baronne Dudevant. TrĂšs vite, les Ă©poux se dĂ©chirent. Le 16 fĂ©vrier 1836, aprĂšs une longue procĂ©dure menĂ©e par lâavocat Michel de Bourges pseudonyme de Louis Michel, leur sĂ©paration est prononcĂ©e en sa faveur par le tribunal de La ChĂątre. Pour ma part, jâaimerais mieux passer le reste de ma vie dans un cachot que de me remarier Enfants et petits-enfants. Aurore et Casimir auront deux enfants Maurice, nĂ© le 30 juin 1823 Ă Paris, mort le 4 septembre 1889 Ă Nohant-Vic, et Solange, nĂ©e le 13 septembre 1828 Ă Nohant-Vic, morte le 17 mars 1899 Ă Paris. Le 17 mai 1862, Ă Nohant-Vic, Maurice Ă©pouse Marceline Claudine Augustine, dite Lina » 1842-1901. Le couple aura trois enfants Marc-Antoine 1863-1864, Aurore 1866-1961 et Gabrielle 1868-1909. Les deux sĆurs nâont pas dâenfants, mais Aurore adopte en 1958 son filleul, lâarchitecte Georges-AndrĂ© Smeets 1911-1970, mariĂ© Ă Christiane Ătave dite Christiane Sand 1927-2018. Deux filles naĂźtront de lâunion de Solange avec le sculpteur Auguste ClĂ©singer 1814-1883, cĂ©lĂ©brĂ©e le 19 mai 1847 Ă Nohant-Vic. La premiĂšre ne survit que quelques semaines?; la deuxiĂšme, surnommĂ©e Nini », nĂ©e le 10 mai 1849, dĂ©cĂšde le 14 janvier 1855. DâAurore Ă George Pseudonyme. En 1831, Aurore coĂ©crit Rose et Blanche avec Jules Sandeau. Le roman est signĂ© Jules Sand. LâannĂ©e suivante, lorsquâelle rĂ©dige, seule, Indiana, son Ă©diteur lâincite Ă conserver le nom de Sand. Le nom est tout pour la vente », commente-t-elle. Il lui faut un autre prĂ©nom, rien quâĂ elle Je pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme de Berrichon ». Un prĂ©nom quâelle va adopter dans la vie courante. Appelez-moi George au masculin - câest une maladie que jâai de ne pouvoir entendre, ni lire, lâancien nom. Costume dâhomme. Câest Ă Paris quâAurore prend lâhabitude de sâhabiller en homme, par mesure dâĂ©conomie, sur les conseils de sa mĂšre. Ayant Ă©tĂ© habillĂ©e en garçon durant toute mon enfance, ayant ensuite chassĂ© en blouse et en guĂȘtres, je ne me retrouvai pas Ă©tonnĂ©e du tout de reprendre ce costume, Ă©crit-elle dans Histoire de ma vie. [âŠ] Je me fis donc faire une redingote-guĂ©rite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, jâĂ©tais absolument un petit Ă©tudiant de premiĂšre annĂ©e. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes jâaurais volontiers dormi avec [âŠ] Je voltigeais dâun bout de Paris Ă lâautre [âŠ] mes vĂȘtements ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais Ă toutes les heures, jâallais au parterre de tous les théùtres. » LâĆuvre littĂ©raire. Au cours de sa vie, George Sand a Ă©crit quatre-vingts romans et nouvelles, sans compter des piĂšces de théùtre, des contes, des articles de journaux⊠Sa correspondance, Ă©ditĂ©e en vingt-cinq volumes, est riche de vingt mille lettres, dâune vingtaine de pages chacune. Ses Ă©crits autobiographiques ont Ă©tĂ© Ă©ditĂ©s par la PlĂ©iade en 1970-1971, mais il a fallu attendre 2019 pour que quinze de ses romans, parmi lesquels la Mare au diable, Indiana, La petite Fadette, François le Champi⊠entrent au catalogue. Martine Pesez
Quarante annĂ©es consacrĂ©es Ă lâĂ©criture, prĂšs de quatre-vingt-romans, une trentaine de piĂšces de théùtre, des articles, des contes, des nouvelles, une correspondance colossale, des amitiĂ©s et amours nombreuses. George Sand Ă©tait, Ă nâen pas douter, une femme gĂ©nĂ©reuse, et sa maison de Nohant en tĂ©moigne. Visiter Nohant-Vic, dans le Berry, câest dĂ©couvrir une George Sand intime, accueillante, extrĂȘmement soucieuse de ses invitĂ©s, du bien-ĂȘtre de ses domestiques et celui de ses petites-filles, amoureuse de la nature et en avance sur son temps. Suivez le guide pour un aperçu de ce lieu chargĂ© en Ă©motions, de ses principales piĂšces, de son histoire et de celle de la famille Dupin. Une maison familiale Si Nohant est un lieu aussi Ă©mouvant, aussi chargĂ© dâhistoires, câest peut-ĂȘtre car il sâagit dâune maison familiale, transmise de gĂ©nĂ©rations en gĂ©nĂ©rations, et qui ne fut jamais laissĂ©e Ă lâabandon. Visiter Nohant, câest dĂ©couvrir une maison, mais aussi un jardin, son ancien poulailler, un cimetiĂšre dans lequel sont enterrĂ©s les membres de la famille Dupin, ainsi quâune exposition dĂ©diĂ©es aux marionnettes de Maurice Sand, le talentueux et polyvalent fils de George. La dĂ©coration de la maison est soignĂ©e sans ĂȘtre chargĂ©e, la visite est bien pensĂ©e et Ă©quilibrĂ©e, les piĂšces principales donnent sur une nature que lâon devine essentielle. On y imagine aisĂ©ment la vie de celles et ceux qui y vĂ©curent. Une vie entiĂšre, ou presque, Ă Nohant Aurore Dupin, future George Sand, naĂźt en 1804 et elle vient pour la premiĂšre fois Ă Nohant Ă lâĂąge de quatre ans, en 1808. La propriĂ©tĂ© appartient Ă sa grand-mĂšre paternelle, Marie-Aurore de Saxe. Aurore Dupin est la fille de Maurice Dupin, militaire, colonel des armĂ©es napolĂ©oniennes, et de Sophie Victoire Delaborde, cantiniĂšre que Maurice Dupin avait rencontrĂ©e en service. La mĂšre de Maurice sâest opposĂ©e en vain Ă cette mĂ©salliance, et la petite Aurore est le fruit de deux milieux, deux histoires, deux hĂ©ritages. Lors de ce premier sĂ©jour Ă Nohant, Maurice a un accident de cheval. Il meurt sur le coup, Ă lâĂąge de trente ans. La grand-mĂšre paternelle, dĂ©jĂ veuve, dont le fils unique vient de dĂ©cĂ©der, propose prend en charge lâĂ©ducation dâAurore. Aurore restera donc Ă Nohant, mais ne cessera jamais dâentretenir un lien avec sa mĂšre, demeurĂ©e Ă Paris. Aurore commence par passer ses Ă©tĂ©s Ă Nohant et ses hivers Ă Paris, avant de sâĂ©tablir toute lâannĂ©e Ă Nohant. Lorsque sa grand-mĂšre dĂ©cĂšde, George Sand a dix-sept ans. Elle hĂ©rite de la maison, sâempresse de se marier afin de pouvoir y rester en paix et dâavoir la respectabilitĂ© pour lâadministrer. De ses quatre ans jusquâĂ a mort, George Sand passera plusieurs mois par an Ă Nohant et elle mourra dans sa chambre, en 1876. Ses deux enfants, Maurice et Solange y grandiront, Maurice y vivra avec sa femme et ses filles. AprĂšs son divorce, George Sand devient lâunique gestionnaire et propriĂ©taire du domaine. Les deux-petits filles de George Sand, Aurore et Gabrielle, les filles de Maurice, habiteront la maison, lâinvestiront elles aussi aprĂšs la mort de leur grand-mĂšre. Nohant se transmettra de gĂ©nĂ©rations en gĂ©nĂ©rations. Gabrielle meurt Ă lâĂąge de quarante ans, en 1909. Aurore, derniĂšre descendante de la famille, lĂšguera de son vivant la maison Ă lâĂtat. La salle Ă manger La salle Ă manger de la maison tĂ©moigne de la vocation de cette maison, celle dâĂȘtre un lieu dâaccueil et de convivialitĂ©. La table dressĂ©e pour dix invitĂ©s, jamais plus, Ă©voque plutĂŽt la fin de vie de George Sand, mais les invitĂ©s mentionnĂ©s ne sây retrouvĂšrent jamais en mĂȘme temps. Sont ici reprĂ©sentĂ©s, parcourant dix ans de la vie de George Sand, Ivan Tourgueniev, qui ne fit quâun seul sĂ©jour Ă Nohant, Gustave Flaubert qui y sĂ©journa trĂšs souvent, Dumas fils qui vint Ă cinq reprises, la cantatrice Pauline Viardot qui vint tous les Ă©tĂ©s pendant vingt-cinq ans. Chaque dĂ©cennie eut son hĂŽte de marque. Les verres en cristal seraient un cadeau de Chopin, le lustre en verre vient de Murano et fut achetĂ© Ă Paris par George Sand, Ă lâoccasion dâune exposition universelle. Le motif de fraisier sur la vaisselle fut dessinĂ© par George Sand elle-mĂȘme. En 1850, George Sand entreprit de gros travaux et fit installer un chauffage central dans la salle Ă manger. Lâhiver, le dĂźner Ă©tait servi Ă 17h. AprĂšs le dĂźner, on quittait la salle Ă manger pour le salon. Le salon Le salon Ă©tait le lieu de la veillĂ©e, qui pouvait durer jusquâĂ minuit. Autour de la table du salon on discute, on lit Ă voix haute, on manipule des marionnettes, on dessine, on fait des herbiers. Comme elle a de multiples talents, George Sand joue de la harpe, du piano, excelle dans les travaux dâaiguille. La chambre rose Cette chambre, en encore marquĂ©e de lâempreinte du XVIIIe siĂšcle, trahit les origines aristocratique de la grand-mĂšre de George Sand qui faisait salon dans sa chambre. La chambre devint celle de Solange et Maurice, les enfants de George Sand, et George Sand investit le couloir afin dâĂȘtre Ă proximitĂ© de ses enfants et de pouvoir Ă©crire, la nuit, ses journĂ©es Ă©tant extrĂȘmement peut y voir le placard transformĂ© en bureau qui sera la premiĂšre rĂ©elle table de travail de George Sand en tant que femme de lettres. La cuisine George Sand avait une dizaine de domestiques Ă son service, pour lâaider Ă sâoccuper de la propriĂ©tĂ©, mais aussi choyer ses invitĂ©s illustres tels que Franz Liszt ou Prosper MĂ©rimĂ©e. En 1850, en mĂȘme temps que lâinstallation du chauffage, George Sand dote sa grande cuisine de divers Ă©lĂ©ments et dâun four particuliĂšrement sophistiquĂ©. Ce four, moderne, dĂ©contenance les cuisiniĂšres berrichonnes qui sont Ă son service â on cuisine sans voir les flammes, on a quatre fours, câest Ă lâĂ©poque du jamais vu â mais les robinets permettent de disposer de quarante litres dâeau chaude. Il sâagit dâun confort exceptionnel pour lâĂ©poque, confort renforcĂ© par la grande table en orme massif que George Sand commande Ă un menuisier local, afin que tous les domestiques puissent manger ensemble, et se rassembler. Un passe-plat, dans le couloir attenant Ă la cuisine, dessert la salle Ă manger. George Sand, elle, investira la cuisine pour faire des confitures. FrĂ©dĂ©ric Chopin Ă Nohant La relation amoureuse avec FrĂ©dĂ©ric Chopin durera neuf ans et le musicien sĂ©journera sept Ă©tĂ©s durant dans cette maison, du printemps Ă lâautomne, de 1840 Ă 1847. George Sand lui donne Ă chaque fois la plus belle chambre, loue pour lâoccasion un piano Pleyel qui arrive de Paris. Cette maison connaĂźtra sept pianos diffĂ©rents chaque Ă©tĂ©, et Chopin composera les deux-tiers de son Ćuvre dans cette maison. Les annĂ©es avec Chopin, entre 1840 et 1847, constituĂšrent lâĂąge dâor de Nohant. George Sand Ă©crivait, FrĂ©dĂ©ric Chopin composait, EugĂšne Delacroix peignait. Trois monstres sacrĂ©s se retrouvĂšrent en mĂȘme temps dans cette maison. La chambre bleue Le bleu Ă©tait la couleur prĂ©fĂ©rĂ©e de George Sand, et la chambre bleue Ă©tait celle de la maĂźtresse de maison, du moins sa derniĂšre chambre pendant une dizaine dâannĂ©es. Câest dans cette chambre, qui donnait sur le jardin, quâelle sâĂ©teignit Ă lâĂąge de 72 ans. Juste Ă cĂŽtĂ© se trouvent un cabinet de travail, dans lequel elle travaillait, ainsi quâune bibliothĂšque ou salle dâĂ©tudes, Ă laquelle tout le monde avait accĂšs, et qui renfermait toute la documentation, classĂ©e, de la maison. Le 17 janvier 1869, George Sand Ă©crivait Ă son grand ami Gustave Flaubert combien elle Ă©tait en paix Ă Nohant Lâindividu nommĂ© G. Sand se porte bien, savoure le merveilleux hiver qui rĂšgne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intĂ©ressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, dĂ©coupe des dĂ©cors, habille des poupĂ©es, lit de la musique mais surtout passe des heures avec la petite Aurore qui est une fillette Ă©tonnante. Il nây a pas dâĂȘtre plus calme et plus heureux dans son intĂ©rieur que ce vieux troubadour retirĂ© des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance Ă la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter pourvu quâil dise le motif qui lui trotte par la tĂȘte, et qui, le reste du temps, flĂąne dĂ©licieusement. Ăa nâa pas Ă©tĂ© toujours si bien que ça. »[1] Vous souhaitez en savoir plus et relire des textes de George Sand ? DĂ©couvrez notre autre article consacrĂ© la femme de lettres, mais aussi notre anthologie Un texte Une femme, La littĂ©rature au fĂ©minin en 365 jours, sur laquelle retrouver dix-neuf textes de George Sand. Sarah Sauquet [1] Lettre de George Sand Ă Gustave Flaubert, Nohant, 17 janvier 1869
Lettre vagabonde â 28 juillet 2019 De tous les temps, les femmes ont eu quelque chose Ă dire. Leurs voix furent souvent recouvertes dâindiffĂ©rence et Ă©crasĂ©es sous le mĂ©pris. George Sand semble faire exception. Elle vĂ©cut une vie trĂ©pidante et dĂ©vouĂ©e Ă toutes les causes. Elle a fait couler beaucoup dâencre en affichant une libertĂ© farouche et hors norme pour son Ă©poque. La formidable biographie de Michelle Perrot, publiĂ©e en 2018, apporte un Ă©clairage indispensable sur une figure de proue de son temps. Michelle Perrot nous entraĂźne dans les activitĂ©s palpitantes de Nohant jusquâĂ la mort, en 1876, de lâĂąme qui en dĂ©tenait le sĂ©same ouvre-toi. George Sand Ă Nohant Une maison dâartiste, » nous fait apprĂ©cier et admirer un grand esprit du XIXe siĂšcle. La biographe a entrepris des recherches poussĂ©es Ă commencer par la lecture de la volumineuse correspondance de ce monument Ă©pistolaire. » Ses lettres furent publiĂ©es en vingt-six tomes sous la direction de Georges Lubin. En tout cinquante mille lettres envoyĂ©es Ă vingt mille correspondants. Active, talentueuse, littĂ©raire et scientifique, George Sand contribuera Ă rendre meilleure la vie des gens. Elle professait ses idĂ©es libĂ©rales accordant plus de libertĂ© au peuple français, aux gens de la campagne. Elle dĂ©plorait la condition des femmes sous le joug dâune autoritĂ© masculine. Auteure de cent romans dont La petite Fadette, Consuelo et La mare au diable, on la retrouve passionnĂ©e pour la musique, le théùtre, la peinture. Cette femme sâinvestit Ă©galement dans lâĂ©ducation, la politique, lâagriculture, la botanique, lâentomologie et la minĂ©ralogie. Des activitĂ©s dans tous ces domaines se dĂ©roulent Ă Nohant. GrĂące Ă son Ă©criture, elle supportera financiĂšrement les artistes et scientifiques se rassemblant sous son toit. Heureusement, elle avait la plume facile. Je reconnus que jâĂ©crivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue. » clamait lâĂ©crivaine en ajoutant, Jâai beaucoup de plaisir et dâamusement Ă Ă©crire. » GrĂące Ă ses voyages et Ă son intarissable curiositĂ©, George Sand se maintenait Ă la fine pointe des courants majeurs qui secouaient son pays. Elle dĂ©fendit la cause des paysans et fit la promotion de clubs privĂ©s afin dâinstruire et former la population en politique. Se soulevant contre la condition infĂ©rieure subie par les femmes, elle qualifiait les mariages arrangĂ©s dâune forme de prostitution et de viol. Si elle consacrait son temps Ă lâinstruction de ses enfants, Solange et Maurice, elle veillait aussi Ă instruire les domestiques et femmes de chambre. Elle leur apprenait Ă lire. Nohant sâavĂšre un lieu accueillant et ouvert Ă toute forme de savoir. Elle rĂȘvait grand pour Nohant et la maison fut transformĂ©e Ă la dimension de ses projets. Les dĂźners de quinze convives Ă©taient monnaie courante. Les curieux et les amis Ă©taient rentrĂ©s dans lâorbite de Sand, de cette communautĂ© des goĂ»ts, des intelligences et des cĆurs quâelle rĂȘvait de constituer. » Pour Sand, lâart se perdrait certainement sâil ne crĂ©ait pas de sanctuaires pour se retremper. » Auquel ajoute Michelle Perrot, Une oasis, un sanctuaire la vocation idĂ©ale de Nohant. » George Sand dĂ©ploie un dĂ©vouement inconditionnel aux artistes. Une chambre Ă la porte capitonnĂ©e offrit Ă FrĂ©dĂ©ric Chopin un lieu privilĂ©giĂ© oĂč il composa la majeure partie de ses Ćuvres. Des carriĂšres de chanteuses, de musiciens prirent leur essor en ces lieux. Les peintres ne furent pas en reste. Se succĂ©dĂšrent Ă Nohant EugĂšne Delacroix, ThĂ©odore Rousseau et bien dâautres. Ils furent dotĂ©s dâun vaste atelier. Maurice, le fils, eut aussi droit Ă son atelier oĂč il sâadonna aux dessins et Ă lâaquarelle. Parmi les Ă©crivains, citons HonorĂ© de Balzac, Gustave Flaubert, Tourgueniev, ThĂ©ophile Gauthier. Alexandre Dumas y sĂ©journa plus dâun mois et demi. Comme George Sand admirait toute forme dâart, elle amĂ©nagea une loge, une scĂšne et une salle ouverte au public du Berry. De grands comĂ©diens y jouĂšrent dont Arnaud Passy et Pierre Bocage. Avec Maurice Sand, le théùtre de marionnettes fut reconnu et perfectionnĂ©. La mĂšre confectionnait les costumes des personnages confectionnĂ©s par le fils. Savants et politiciens, sous la RĂ©publique sâarrogent les faveurs et lâappui de la dame de Nohant. Elle accueille les opposants au dogmatisme clĂ©rical et Ă lâaristocratie rĂ©trograde. Elle-mĂȘme adhĂšre Ă la rĂ©publique dĂ©mocratique et sociale. Il existe bien des façons de sâinstruire et George Sand les emprunte toutes. On retrouve des volumes dans bon nombre de domaines scientifiques et artistiques. Pour chacun de ces domaines, elle a invitĂ© Ă Nohant dâĂ©minents spĂ©cialistes et entreprit des voyages dâexploration. Elle aura Ă©tudiĂ© dans toutes ces branches de savoir. Ses jardins bien amĂ©nagĂ©s sont la preuve de ses connaissances en botanique. La protection de la nature fut son champ de bataille. Pour accommoder tous les gens qui sĂ©journent chez elle, Sand aura créé deux ateliers de peinture, un atelier de gravure, une bibliothĂšque de huit mille volumes, un petit théùtre et un magasin de dĂ©cor. Toutes les piĂšces sont remplies. MalgrĂ© son peu de fortune, la dame de Nohant aura contribuĂ© Ă lâavancement des arts, de la littĂ©rature et des sciences, et ce mĂȘme Ă lâextĂ©rieur de la France. En Californie, elle a financĂ© une communautĂ© du nom de Commune libre de Mokelumne Hill oĂč se rassemblait lâimmigration française. On se demande oĂč lâĂ©crivaine trouvait le temps dâĂ©crire. Lâhoraire de George Sand travailler, dormir, manger. » Son lieu dâĂ©criture, une chambre si exiguĂ« quâelle installe un hamac au lieu dâun lit et un bureau au lieu dâune table dâĂ©criture. Ses agendas indiquent un respect scrupuleux de son emploi du temps. Elle Ă©crivait dâune heure du matin jusquâen dĂ©but de matinĂ©e, dormait quatre Ă cinq heures, dĂ©jeunait, faisait sa correspondance, travaillait Ă lâextĂ©rieur, lisait avant de dĂźner avec les nombreux invitĂ©s et pensionnaires des lieux. Les soirĂ©es Ă©taient consacrĂ©es Ă la musique et au théùtre. Lâhoraire de Churchill paraĂźt faible et terne Ă cĂŽtĂ© de celui de Sand. Michelle Perrot nous invite Ă Nohant oĂč George Sand nous accueille chaleureusement dans sa maison dâartiste. On partage les goĂ»ts, les rĂȘves et les connaissances de la maĂźtresse des lieux. La biographie nous livre le quotidien dâune femme exceptionnelle, douĂ©e et gĂ©nĂ©reuse ainsi que le portrait dâune Ă©poque. LâĂ©criture est souple et entraĂźnante comme un bon roman. Une lecture motivante qui rejoint sĂ»rement les aspirations de nombreux lecteurs et lectrices. Pour voir des photos de la maison de George Sand, cliquez sur le lien ci-dessous. Maison de George Sand
GEORGE SAND LETTRES Ă PONCY I LA LITTĂRATURE PROLĂTAIRE. â VERS LA RĂVOLUTION 1842-1848 George Sand vient dâĂȘtre de nouveau rappelĂ©e Ă lâattention du grand public. Dix semaines consĂ©cutives, un confĂ©rencier de talent, Ă la parole aussi spirituelle quâindĂ©pendante, a entretenu de George Sand un auditoire nombreux, chaleureux, qui ne se lassait pas de lâĂ©couter[1]. Presque en mĂȘme temps, en Belgique, une femme distinguĂ©e, versĂ©e depuis longtemps dans ce grand sujet, lâabordait, â moins amplement il est vrai, â devant le grand public, avec un succĂšs complet[2]. Dâautres Ă©tudes se prĂ©parent, nous le savons, qui Ă©tendront aux idĂ©es » de George Sand lâattention quâil Ă©tait jusquâici convenu de nâaccorder quâĂ la femme ou Ă la romanciĂšre. Tant il est vrai que George Sand nâest pas, comme on lâa trop rĂ©pĂ©tĂ©, un sujet Ă©puisĂ©. Ce nâest mĂȘme pas un paradoxe de prĂ©tendre quâĂ peine commence-t-on Ă lâĂ©tudier comme il mĂ©rite de lâĂȘtre, dans lâampleur de sa multiple harmonie, et dans la bienfaisance de sa gĂ©nĂ©rositĂ© fonciĂšre. Celle quâon a parfois justement appelĂ©e la bonne socialiste » a rĂ©coltĂ© jusquâici, pour ses utopies soi-disant dangereuses, surtout des injures ou des dĂ©dains. Nul doute quâune Ă©tude attentive et impartiale ne lui fasse sur ce point capital la juste part qui lui revient dans lâĂ©volution gĂ©nĂ©rale des sentimens et des idĂ©es au cours du dernier siĂšcle. Nul doute aussi que, â en attendant la suite du grand ouvrage de Vladimir KarĂ©nine, â George Sand nâapparaisse de plus en plus, Ă des yeux non prĂ©venus, non point comme un reflet de certains hommes de son temps, mais comme un des foyers de son temps ; non pas comme un Ă©cho, mais comme une voix, une des grandes voix du XIXe siĂšcle. La puissance de son appel, la rĂ©percussion profonde de son cri sont choses qui nous saisissent aujourdâhui dâĂ©tonnement, et quâil serait vain dâexpliquer par une vogue passagĂšre câest bien, Ă certaines heures, une conscience quâelle a donnĂ©e Ă lâinconscient, une Ăąme Ă lâobscur instinct des foules, une Ă©toile Ă la marche tĂątonnante du peuple en quĂȘte non plus de pain et de travail seulement, mais de foi sociale, de bonheur et dâidĂ©ale fraternitĂ©. Cette vertu cachĂ©e de puissance continue, cette force dâ Ă©lĂ©ment, » mais dâun Ă©lĂ©ment qui serait humain, on la trouve et on la capte en quelque sorte Ă sa source dans lâinĂ©puisable correspondance de George Sand. LĂ elle sâest versĂ©e encore plus complĂštement que dans ses Ćuvres, quoique partout elle se soit versĂ©e, » et que sâĂ©pancher fĂ»t en quelque sorte sa fonction naturelle. On en peut juger par ce qui a paru jusquâici de ses lettres, soit dans les six volumes publiĂ©s par son fils, soit par quelques correspondances particuliĂšres, telles que celle avec Flaubert. Encore ce qui a paru est-il peu de chose auprĂšs de ce qui reste Ă paraĂźtre. Nous avons pu naguĂšre, nous-mĂȘme, Ă lâoccasion dâune des correspondances inĂ©dites qui sont entre nos mains, faire la preuve, jusque dans sa famille, de cette constante sĂ»retĂ© de sa direction morale, de la bontĂ© tonique de son perpĂ©tuel conseil[3]. Et il sâagissait lĂ dâune fille aussi dissemblable que possible de la mĂšre, et des conjonctures les plus dĂ©licates, oĂč la mĂšre la plus prĂ©voyante, la plus expĂ©rimentĂ©e, peut elle-mĂȘme, en dĂ©pit du gĂ©nie, se trouver en dĂ©faut. Mais George Sand Ă©tait cĆur encore plus que gĂ©nie. Et câest ce cĆur, dans ses lettres, qui guide sa plume, plus sĂ»rement encore que son bon sens et sa raison, qui sont souvent eux-mĂȘmes admirables. A cette preuve plusieurs autres pourraient sâajouter, qui sans doute se produiront Ă leur heure. Ce que lâon connaĂźt jusquâici seulement par Ă©chantillon apparaĂźtra bien plus riche et plus beau, lorsquâon pourra manier lâĂ©toffe Ă pleines mains. Et ni la correspondance avec Dumas fils, ni celle avec Rollinat pĂšre, ni celle avec Fromentin, ne dĂ©mentiront sans doute ce que lâon peut attendre dâamitiĂ©s aussi grandes, aussi consacrĂ©es. MĂȘme dans le cercle de la famille moins immĂ©diate, de la demi-famille, si lâon peut sâexprimer ainsi, plus dâune dĂ©couverte intĂ©ressante demeure Ă faire. Mais, pour nous borner Ă un exemple sans doute moins attendu, câest peut-ĂȘtre dans sa correspondance avec un ouvrier, quâelle ne connaissait pas lorsquâelle lui Ă©crivit la premiĂšre, que George Sand a prodiguĂ© bĂ©nĂ©volement, avec une plĂ©nitude quâelle nâa nulle part Ă©galĂ©e, les plus admirables trĂ©sors de son Ăąme maternelle et de sa plume fervente. En cet inconnu Ă qui elle prĂȘtait du gĂ©nie, elle saluait lâascension du peuple vers la littĂ©rature et lâart. Si elle se fit quelque illusion sur ce point, â et peu importe quant au fond des choses, â elle ne se trompait point en tirant de la foule ce cĆur digne du sien, et en lâĂ©levant au privilĂšge dâune intimitĂ© qui fut toujours aussi noble que complĂšte. Et tout cela forme un chapitre trĂšs attachant, ignorĂ© Ă peu prĂšs, de la vie de George Sand ; et cet Ă©pisode lui-mĂȘme, par sa signification, a une valeur dâhistoire quâil ne faut certes pas surfaire, mais quâon aurait tort de diminuer. A cĂŽtĂ© de lâhomme, objet de cette correspondance, ou plutĂŽt en lui et Ă travers lui, il y avait une question. Lâhomme, lui, sâappelait Charles Poncy, Ă©tait ouvrier maçon, et habitait Toulon. La question se dĂ©signait, alors, sous ce nom la littĂ©rature prolĂ©taire. » Peut-il y avoir une littĂ©rature des ouvriers ? et les ouvriers sont-ils capables Ă la rigueur de la faire par eux-mĂȘmes ? Sur le premier point, les esprits libĂ©raux, au lendemain de 1830, rĂ©pondaient nettement Oui. Et sur le second, George Sand la premiĂšre, et Ă peu prĂšs la seule, rĂ©pondit Pourquoi pas ? Tout ce dĂ©bat, consĂ©quence logique dâune premiĂšre rĂ©volution accomplie par le peuple et dont le peuple aurait dĂ» dâabord bĂ©nĂ©ficier, se rattache Ă lâidĂ©e que les conducteurs dâĂąmes se faisaient alors du peuple, Ă la question de lâinstruction populaire qui passionnait alors les esprits loi Guizot, 1833, enfin Ă la politique elle-mĂȘme sous le couvert de lâĂ©galitĂ©. Tandis que la premiĂšre loi primaire renversait la plus haute barriĂšre des classes en retirant Ă lâinstruction son caractĂšre de privilĂšge, les publicistes rĂ©pandaient Ă pleines mains la semence dans les sillons frais, en appelant la masse qui sait lire Ă la connaissance des questions sociales, avant de lâappeler Ă leur discussion. CâĂ©tait le mouvement inaugurĂ© par la Convention, qui reprenait sous la monarchie de Juillet. Et ni lâEncyclopĂ©die Ă deux sous, de Leroux et Reynaud, ne faisait sourire personne, ni le Livre du Peuple, de Lamennais, ne soulevait lui-mĂȘme les mĂ©pris et les colĂšres que le parti conservateur exhalera plus tard. Lerminier, il est vrai, esquissera dĂšs lors 1838 une Ă©volution semi-bourgeoise qui sera celle de la Revue mĂȘme dont il est le porte-parole, et, de ce fait, il sâattirera une rĂ©plique de George Sand[4]. Mais ces escarmouches, courtoises dans les formes, vives dans le fond, nâen acheminent pas moins la question en la faisant passer du terrain politique au terrain intellectuel, et en donnant Ă la discussion sur lâĂ©galitĂ© sociale, sinon lâĂ©galitĂ© littĂ©raire, du moins lâavĂšnement littĂ©raire pour couronnement. Si lâouvrier, inculte, ne peut rien produire dans le domaine de la pensĂ©e et de lâart, ne pourra-t-il produire dĂšs quâil sera cultivĂ©, mĂȘme sommairement cultivĂ© ? La lourde terre vierge du cerveau populaire, dĂšs le premier labour, ne projettera-t-elle pas Ă la lumiĂšre des moissons inattendues ? Le grain en pourra ĂȘtre Ăąpre et sauvage, la pĂąte inĂ©gale et amĂšre. Mais cette saveur, cette rudesse, ne seront-elles pas un bienfait ? Ne manque-t-il pas Ă la littĂ©rature artistique des purs intellectuels cette sĂšve naturelle et cette simplicitĂ© sans lesquelles lâĆuvre populaire nâexiste pas ? Peut-on dire que nos plus beaux ouvrages littĂ©raires, soit classiques, soit surtout romantiques et lâon est encore en plein romantisme, aient une vĂ©ritable popularitĂ© en France, et touchent le cĆur de la foule ? Ainsi les chefs-dâĆuvre sont le produit dâune Ă©lite, ne sâadressent quâĂ une Ă©lite. Ils peuvent mĂȘme avoir plus dâaction Ă lâĂ©tranger que dans leur pays dâorigine. Nây a-t-il lĂ aucun paradoxe ? Nâest-ce mĂȘme point pour la France, si glorieuse de ses Ćuvres europĂ©ennes, » une infĂ©rioritĂ© notoire, et un danger intellectuel capital ? Eh quoi ! Schiller et GĆthe sont non seulement nationaux, mais populaires » en Allemagne ; et un ouvrier, Hans Sachs, put y ĂȘtre Ă la fois populaire et classique. Un Racine, un Lamartine, sont-ils chez nous populaires ? » ĂĂ et lĂ , tel classique ou tel moderne peut sâadresser Ă tous, ĂȘtre compris de tous, sans que lâart y perde rien. Mais câest lâexception. En France, Ă dire le vrai, il nây a pas de littĂ©rature pour le peuple. Les grands Ă©crivains, en gĂ©nĂ©ral, ne le connaissent pas, ne sâadressent pas Ă lui. Il a pourtant, ce peuple, ses joies et ses peines, ses travaux, ses passions, ses instincts confus dâart et de poĂ©sie. Il sent, et mĂȘme il pense, et surtout il veut. Pourquoi ne parlerait-il pas lui-mĂȘme ? Pourquoi ne sâexprimerait-il pas dans son langage ? Ce langage lui-mĂȘme, incertain ou impropre au dĂ©but, sera bientĂŽt viril, fort, et neuf. Car il dira toujours quelque chose, et lâart pour lâart lui sera inconnu. Et il parlera de ce quâil connaĂźt bien. Qui peindra mieux lâhomme du peuple que lui-mĂȘme ? Et qui sait si, de cette nĂ©o-littĂ©rature, comme du nĂ©o-christianisme annoncĂ© par Lamennais, ne naĂźtra point la rĂ©vĂ©lation propre Ă remettre dans la grande voie de la nature ici lâart, lĂ la religion ? Ainsi sâenchaĂźnent les questions aux questions. Et George Sand, conquise dĂ©jĂ Ă la palingĂ©nĂ©sie sociale, ajoute la foi littĂ©raire Ă la foi politique, espĂ©rant toujours voir luire sur la nuit de la foule lâaube de la littĂ©rature nouvelle. Au moment prĂ©cis oĂč le premier Ă©chauffement de lâinstruction populaire va provoquer quelque Ă©closion de poĂ©sie, elle Ă©crit dans la prĂ©face du Compagnon du Tour de France, â de ce roman qui devait lui fermer pour de longues annĂ©es la Revue oĂč son talent avait pris un si magnifique essor, â ces lignes sous la date de 1840 Il y aurait toute une littĂ©rature nouvelle Ă crĂ©er avec les vĂ©ritables mĆurs populaires, si peu connues des autres classes. Cette littĂ©rature commence au sein mĂȘme du peuple ; elle en sortira brillante avant quâil soit peu de temps. Câest lĂ que se retrempera la muse romantique, muse Ă©minemment rĂ©volutionnaire, et qui, depuis son apparition dans les lettres, cherche sa voie et sa famille. Câest dans la race forte quâelle trouvera la jeunesse intellectuelle dont elle a besoin pour prendre sa volĂ©e. » CâĂ©tait lĂ une affirmation intrĂ©pide. NĂ©anmoins, les faits parurent, dans une certaine mesure, ne pas trop dĂ©mentir une prophĂ©tie Ă ce point optimiste. Justement, lâapparition des PoĂ©sies de Magu, le tisserand de Lizy-sur-Ourcq, venait dâattirer lâattention 1839. Ce nâĂ©tait point le premier poĂšte ouvrier, puisque Reboul de NĂźmes, Jasmin dâAgen, et dâautres, Ă©taient dĂ©jĂ connus. Mais sa publication tombait trop Ă point pour ne pas exalter la discussion. Le livre de Magu en prit une importance qui lâeffara lui-mĂȘme, et sa personne inspira une Ă©norme curiositĂ©. BĂ©ranger recevait le poĂšte ; George Sand accourait le fĂ©liciter ; David dâAngers se dĂ©plaçait pour briguer lâhonneur de faire son mĂ©daillon ; cadeaux et souscriptions pleuvaient dans sa chaumiĂšre ; 2 000 volumes Ă 4 francs sâenlevaient en quelques semaines câĂ©tait la gloire, et presque la fortune. AussitĂŽt Olinde Rodrigues, secondant lâeffort de Buchez Ă lâAtelier et de Vinçard Ă la Ruche populaire, publiait, en 1841, un recueil des poĂ©sies Ă©parses des poĂštes-travailleurs, sous le titre un peu prĂ©tentieux, mais juste au fond, » dira George Sand, de PoĂ©sies sociales des ouvriers. Parmi les noms nouveaux que rĂ©vĂ©lait ce recueil, se trouvait celui du cordonnier Savinien Lapointe. Mais dĂ©jĂ ils sont trop, et notre dessein nâest pas ici de les nombrer. Ces poĂ©sies furent Ă©pluchĂ©es, et ne pouvaient manquer de lâĂȘtre par ceux que la manifestation soudaine du gĂ©nie poĂ©tique dans le prolĂ©tariat laissait incrĂ©dules. Ni Cuvillier-Fleury aux DĂ©bats, ni Lerminier Ă la Revue des Deux Mondes, ne parurent convaincus. Ce dernier donnait quelques bonnes raisons. Il lui paraissait, et Ă bon droit, que ce qui manquait le plus Ă ces poĂ©sies dâouvriers, ce fĂ»t le cachet de lâoriginalitĂ© populaire. » Il croyait ces cris de victoire, ces chants de triomphe anticipes. Il ne pensait pas que lâaxe de la civilisation intellectuelle pĂ»t se dĂ©placer aussi facilement. Il disait, non sans mordant Aujourdâhui on se fait Ă©crivain avec une facilitĂ© admirable. » Et, voyant Chateaubriand, BĂ©ranger, Lamartine, Lamennais, renchĂ©rir dâĂ©loges et dâencouragemens, il s apitoyait sur lâouvrier, quâil voyait dĂ©jĂ tomber de son trĂ©pied de gloire mal assise. » CâĂ©taient lĂ de sages paroles. Pourtant, il est juste de dire que les coryphĂ©es si illustres et si gĂ©nĂ©reux de la littĂ©rature prolĂ©taire fĂȘtaient une espĂ©rance beaucoup plus quâun rĂ©sultat. Et ce quâil y eut de naĂŻf et de persĂ©vĂ©rant dans cette espĂ©rance qui, aidĂ©e des Ă©vĂ©nemens publics, eĂ»t sans doute abouti Ă des rĂ©sultats apprĂ©ciables, est prĂ©cisĂ©ment ce qui les honore. Tout nâĂ©tait pas illusion dans ce rĂȘve, et le rĂȘve lui-mĂȘme avait un point dâappui dans la rĂ©alitĂ©. En provoquant lâartiste populaire, on forçait le peuple Ă lâinstruction. Et, si lâon peut ainsi dire, en attendant, le moyen passait le but. Aussi George Sand, avec son dĂ©vouement inlassable, creusait-elle sans discontinuer son sillon, non plus dans la Revue des Deux Mondes, mais dans cette Revue IndĂ©pendante. TantĂŽt, sous le pseudonyme de Gustave Bonnin, elle y Ă©crit Sur les poĂštes populaires ; et tantĂŽt, sous son nom, un premier et un second Dialogue familier sur la poĂ©sie des prolĂ©taires[5]. On dirait quâinsensible aux railleries elle guette Ă lâhorizon, comme une vigie, lâapparition dâun enfant du peuple qui porte au front le sceau du gĂ©nie. Elle attend mieux que Magu et Savinien Lapointe. Elle nâespĂšre pas seulement, elle est sĂ»re. Or, en cette mĂȘme annĂ©e 1842, paraĂźt un volume de vers intitulĂ© simplement Marines, signĂ© dâun nom inconnu Charles Poncy. Elle le lit avidement. La prĂ©face, signĂ©e dâOrtolan, dit que lâauteur est trĂšs jeune, pauvre, ouvrier ; il habite Toulon. Câest lui ! Son cĆur bondit, sa plume vole. Et, dâinspiration, elle lance Ă lâinconnu la premiĂšre lettre dâune correspondance qui devait durer trente-quatre ans, et ne sâarrĂȘter que deux mois avant sa mort[6]. â Mon enfant, lui Ă©crit-elle, vous ĂȘtes un grand poĂšte, le plus inspirĂ© et le mieux douĂ© parmi tous les beaux poĂštes prolĂ©taires que nous avons vus surgir avec joie dans ces derniers temps. Vous pouvez ĂȘtre le plus grand poĂšte de la France un jour, si la vanitĂ©, qui tue tous nos poĂštes bourgeois, nâapproche pas de votre noble cĆur, si vous gardez ce prĂ©cieux trĂ©sor dâamour, de fiertĂ© et de bontĂ© qui vous donne le gĂ©nie. On sâefforcera de vous corrompre, nâen doutez pas ; on vous fera des prĂ©sens justement, le ministre Villemain venait de lui envoyer un choix de livres, et le geste ne laissait pas dâavoir son Ă©lĂ©gance ; on voudra vous pensionner, vous dĂ©corer peut-ĂȘtre !⊠Prenez donc garde, noble enfant du peuple ! Vous avez une mission plus grande peut-ĂȘtre que vous ne croyez[7] !⊠» Tel est le thĂšme. Cette lettre lyrique, qui tient de lâhymne et de la thĂšse, et qui risquait dâĂȘtre plus corruptrice » pour un jeune homme que la bibliothĂšque offerte par Villemain, sâexplique par le diapason auquel les Ăąmes Ă©taient alors montĂ©es. Et puis, elle sâadressait Ă un homme du Midi, Ă un poĂšte. Les risques Ă©taient moindres. Le jeune Toulonnais semble avoir compris que ces Ă©loges enthousiastes sâadressaient moins Ă sa personne quâĂ lâidĂ©e que George Sand incarnait en lui, Ă cet homme de douleur quâĂ©tait le peuple pris en soi, Ă cette sorte de Christ collectif quâil sentait en lui-mĂȘme, ce qui lâavait fait sâĂ©crier, dans un trĂšs beau vers Pourquoi me brĂ»les-tu⊠ma couronne dâĂ©pines ?Et dĂšs lors le dialogue sâengagea entre lâĂ©crivain de gĂ©nie et lâouvrier maçon. Mais un beau vers ne fait pas un beau volume, pas plus quâune hirondelle ne fait le printemps. Y avait-il dans les Marines de quoi autoriser de grandes espĂ©rances, sinon justifier le dithyrambe dont les avait saluĂ©es George Sand ? Oublions les Ă©loges dont il fut alors Ă©crasĂ© ; et reconnaissons un certain souffle chez ce jeune homme qui, nâayant pas vingt et un ans, Ă©crivait des strophes comme celles-ci au retour du chantier A un vaisseau de cent-vingt en dĂ©molition Colosse, Ă ton aspect jâai vu pleurer mon pĂšre. Dans ton sein sâĂ©coula sa jeunesse prospĂšre, FĂ©conde en beaux Ă©lans ; Il aime Ă me conter que souvent, pauvre mousse, Sur un fragile pont il a grattĂ© la mousse AttachĂ©e Ă tes flancs. BientĂŽt de ce vaisseau, qui fouilla les entrailles Des plus lointaines mers, du gĂ©ant des batailles Il ne restera rien, Rien quâun nom admirĂ© dans nos gloires navales, Un nom quâĂ lâavenir lĂ©gueront nos annales, Et ce nom, câest le tien ! Tout nâĂ©tait donc pas illusion dans la louange excessive adressĂ©e au dĂ©butant par George Sand. Dâailleurs, le premier hommage, câest elle qui lâavait reçu. Une piĂšce lui Ă©tait dĂ©diĂ©e dans les Marines, oĂč Poncy lâappelait sa sainte patronne, » et la mĂšre de son cĆur. » Comment ne lui eĂ»t-elle pas rĂ©pondu Mon enfant ! » Si le poĂšte Ă©tait dĂ©jĂ intĂ©ressant, lâhomme lâĂ©tait encore davantage. Le secret instinct de George Sand, en ceci, ne lâavait pas trompĂ©e. Fils dâun maçon entrepreneur, enfant du chantier, Poncy, Ă neuf ans, Ă©tait manĆuvre et servait les ouvriers. Vers la premiĂšre communion, il avait suivi quelque temps lâĂ©cole mutuelle, celle des FrĂšres, enfin lâĂ©cole communale supĂ©rieure. Et câest tout. Je me trompe. MĂȘme revenu au plĂątre, le goĂ»t de lâĂ©tude lâavait suivi. Il Ă©tait liseur ; il dĂ©vorait. Il a contĂ© lui-mĂȘme, en gentils vers, quâil dĂ©valisait les bouquinistes du quai. Ses Ă©conomies dâapprenti passaient au Magasin pittoresque. Il sâenchantait de poĂ©sie ; il griffonnait des vers. Le mĂ©decin de la famille, Ortolan, en dĂ©couvrit sur la table en cherchant du papier pour faire une ordonnance il questionna le jeune homme, lâencouragea, lâaida Ă se faire imprimer. Poncy, qui devait plus tard sâachalander, sâenrichir, devenir fonctionnaire de la Chambre de Commerce et laisser une belle fortune, Ă©tait alors un adolescent pauvre, ardent et ingĂ©nu couturĂ© de petite vĂ©role au point dâen ĂȘtre presque dĂ©figurĂ©, il attirait par ses yeux intelligens et chauds. Il aimait une belle jeune fille de son rang, qui lui rendait sa tendresse, et quâil Ă©pousa aprĂšs le succĂšs Ă©clatant du livre oĂč il lâavait chantĂ©e Ă eux deux, en 1843, ils avaient quarante ans. Elle rĂ©pondait au nom de DĂ©sirĂ©e, un nom de roman ; et tout paraissait romanesque dans cette aventure, et rien nây manquait de ce qui pouvait ravir une George Sand, la fougueuse dĂ©mocrate, lâadmiratrice de Lamennais, lâ Ă©lĂšve, » comme elle se disait alors, de Pierre Leroux. Aussi avait-elle assumĂ©, et de quel Ă©lan ! la charge morale de lâouvrier poĂšte. Ce talent naissant, elle voulait lâamplifier et lâaffermir ; ce caractĂšre aimable, le viriliser ; cet esprit curieux, le meubler, lâouvrir, le fĂ©conder ; ce goĂ»t parfois douteux, lâĂ©purer. Surtout, il fallait mettre cette Ăąme fragile en garde contre les sĂ©ductions de la flatterie et lui rĂ©pĂ©ter sans cesse excelsior, en lui montrant le but, Ă savoir lâhomme du peuple idĂ©al. Grande tĂąche, Ă laquelle elle se dĂ©voue avec son Ă©nergie coutumiĂšre, secondĂ©e dâailleurs par la nature trĂšs rĂ©ceptive de Poncy Mon cher Poncy[8], il faut plaindre profondĂ©ment et non pas condamner ceux qui ne voient pas cette lueur cĂ©leste pointer Ă lâhorizon de lâhumanitĂ©. Voyez comme ils sont malheureux, ces hommes dont plusieurs ont de la droiture et de la bontĂ© dans leur aveuglement, de ne pas apercevoir dans un avenir prochain lâissue providentielle de lâabominable sociĂ©tĂ© oĂč nous languissons. Quelle souffrance pour les cĆurs honnĂȘtes, de voir rĂ©gner dans toutes les institutions, dans les prĂ©jugĂ©s, dans les actes lĂ©gislatifs, le mensonge, lâĂ©goĂŻsme et lâimpudence ! Le monde livrĂ© aux pĂ©dans, aux viveurs et aux sabreurs !⊠⊠Vous aurez lu sans doute lâarticle que Pierre Leroux a fait sur vous dans le numĂ©ro de ce mois. Il nâest pas assez louangeur, Ă votre grĂ©, mâa-t-il dit. Mais la louange gĂąte les hommes, et la plus tendre, la plus ardente des louanges, la plus mĂ©ritĂ©e des couronnes pour les nobles cĆurs et les vraies intelligences, câest un bon conseil. Il a raison aprĂšs tout, et vous le sentez dĂ©jĂ , sans que je vous le dise. Continuez, mon noble enfant, et restez peuple. Jâentends cela comme mon ami et mon maĂźtre Pierre Leroux peu importe que vous gardiez la truelle et la pipe. Si elles vous inspirent toujours, gardez-les toujours. Si un autre milieu, si dâautres occupations deviennent nĂ©cessaires Ă votre dĂ©veloppement, ne vous laissez pas effrayer par ceux qui vous diront que votre devoir est la souffrance et la fatigue du corps. Votre seul, votre vĂ©ritable devoir est de rester prolĂ©taire dans votre cĆur, dans votre inspiration et dans vos entrailles, que vous soyez maçon ou toute autre chose dans la sociĂ©tĂ© des hommes⊠Travaillez, faites encore mieux que le dernier volume. Il le faut. Je serai trĂšs sĂ©vĂšre avec vous, parce quâun dĂ©but comme le vĂŽtre impose lâobligation dâun grand progrĂšs. Si vous voulez mâenvoyer quelques piĂšces, je les analyserai attentivement, et vous Ă©crirai tout ce que jâen pense, avec la plus grande sincĂ©ritĂ© et la plus grande sollicitude. A vous de cĆur, mon cher Poncy. A Dieu ! » 14 mai 1842. SincĂ©ritĂ©, sollicitude, câest bien le caractĂšre que revĂȘtent les lettres suivantes de George Sand. Il y avait Ă dĂ©fendre Poncy de tant de dĂ©fauts ! Maintenant quâelle lâexaminait avec les yeux clairvoyans de lâamie, George Sand sâattachait Ă sĂ©parer lâivraie du bon grain. TĂąche difficile, oĂč elle apporta toujours une main ferme et dĂ©licate. Il y aurait un trĂšs intĂ©ressant chapitre Ă Ă©crire sur George Sand conseiller littĂ©raire. Elle voit Ă merveille chez les autres le bien et le moins bien, et, Ă cĂŽtĂ© du mal, elle indique le remĂšde avec une infaillible justesse. Solange fit lâĂ©preuve de cette magistrale perspicacitĂ©, qui embrassait Ă la fois le dehors et le dedans, lâenvers et lâendroit. Poncy la ressentit Ă©galement pour son bien, mais son instruction et son goĂ»t y profitĂšrent plus que son talent. Il nâĂ©tait pas susceptible, en effet, dâun dĂ©veloppement indĂ©fini ; il touchera bientĂŽt ses limites. George Sand, qui ne pouvait tarder Ă sâen apercevoir, nâen continua pas moins Ă le cultiver, Ă lâĂ©lever jusquâĂ elle par tous les moyens. Elle sâen prend dâabord Ă ses travers littĂ©raires car il en a, Ă©tant, au fond, plus imitateur ou assimilateur » que crĂ©ateur. TantĂŽt câest un dandysme de pacotille que Poncy a empruntĂ© de Musset, tantĂŽt des hugotismes » qui dĂ©tonnent sous la plume dâun prolĂ©taire. Quâest-ce que cette Juana lâEspagnole, » chantĂ©e par le trĂšs rĂ©cent Ă©poux de DĂ©sirĂ©e ? Voulez-vous ĂȘtre un vrai poĂšte ? soyez un saint ! » Quâil aime sa femme et non toutes les femmes. Aimez-la, aimez-la ! et vous verrez quâon aime toujours plus, quand on nâaime quâune seule femme. Lâamour ne se consume et ne sâappauvrit que dans les faibles cĆurs. Les organisations fortes le nourrissent fortement et lâalimentent toujours dâune flamme nouvelle. Quand jâai voulu peindre un homme plus fort que tous les autres, jâai fait Bernard Mauprat Ă lâĂąge de quatre-vingts ans, nâayant jamais connu le baiser que dâune seule femme, et jâai connu des hommes rares qui ressemblaient Ă celui-lĂ . Leur intelligence Ă©tait plus puissante que toutes les autres. » 10 fĂ©vrier 1843. Cependant Poncy achemine vers Nohant ses nouvelles poĂ©sies, en vue dâun second volume. George Sand lui a demandĂ© dâen faire la PrĂ©face. Ce sera le Chantier, titre proposĂ© par lâauteur, adoptĂ© par George Sand et acceptĂ© par BĂ©ranger. VoilĂ donc le Chantier sur chantier. On y travaille Ă Toulon. On corrige Ă Nohant, on rĂ©vise Ă Paris. Il faudra trouver Ă©diteur, faire les fonds nĂ©cessaires, trouver des souscripteurs, puis des acheteurs. Et George Sand nĂ©gociera avec son propre Ă©diteur Perrotin, obtiendra du crĂ©dit, fera ou fera faire des articles, souscrira, achĂštera, placera. Ce nâest plus seulement la patronne » et la maman de Poncy, câest son universelle Providence. Car elle pourvoit Ă tout. Et elle redresse, Ă©pluche, critique chaque piĂšce, sans perdre dâailleurs de vue les idĂ©es sociales, sans ralentir son prosĂ©lytisme enflammĂ©. Au passage, elle sâexprime avec une entiĂšre franchise sur les cĂ©lĂ©britĂ©s du jour, et ceci nâest pas le moins piquant de lâhistoire Mon cher enfant, comme il est convenu que vous ne montrerez jamais mes lettres, je puis vous Ă©crire tout ce que je vous dirais. BĂ©ranger est un peu politique. Il a lu vos vers et les a corrigĂ©s avec retenue et contrainte. Il ne veut pas croire Ă la modestie dâautrui, parce que la sienne est un peu jouĂ©e. Du reste grand poĂšte et homme de bien, mais chacun a son dĂ©faut. Il vous a fait de petites observations, avec un crayon qui ne marque guĂšre, et en effaçant une minute aprĂšs un conseil qui vous eĂ»t Ă©tĂ© prĂ©cieux. Je vous envoie sa lettre, qui est plus franche et plus sĂ©vĂšre. Mais je ne pense pas quâil serait content dâapprendre que je vous lâai envoyĂ©e sans plus de façon. Câest un brave homme, qui ne veut prendre la responsabilitĂ© de rien, qui craint de fĂącher, et qui nâa dâimprudence, câest-Ă -dire dâentraĂźnement pour rien ni pour personne. Profitez toujours de sa lettre, qui est juste quant au prĂ©sent, mais qui est peut-ĂȘtre un peu sĂ©vĂšre pour lâavenir. Quâelle vous soit utile, et ne vous dĂ©courage pas. » 8 mars 1843. VoilĂ BĂ©ranger peint au vif. Ailleurs câest Victor Hugo qui est jugĂ© et critiquĂ©, Ă lâoccasion dâun mauvais vers de son maladroit Ă©mule Mon cher enfant, tous vos vers sont examinĂ©s avec soin, avec une sĂ©vĂ©ritĂ© que vous trouverez peut-ĂȘtre excessive, mais dont je ne chercherai pas Ă me justifier, vous savez bien pourquoi. Corrigez avec le mĂȘme courage que vous avez eu dĂ©jà ⊠Je ne vous renvoie pas quelques piĂšces auxquelles je nâai rien trouvĂ© Ă redire ; si ce nâest dans lâAnge et le poĂšte, un hĂ©mistiche seulement Et la mer encensait, immense cassolette, Les pieds divins de lâange et le front du poĂšte. La cassolette me dĂ©plaĂźt. Ăvitez, je vous le conseille, quand vous peignez les grandes scĂšnes de la nature, de comparer les grandes choses aux petites, et surtout Ă des meubles, Ă des objets qui ne prĂ©sentent quâune idĂ©e burlesque, tant lâobjet comparĂ© leur est supĂ©rieur en Ă©tendue, en beautĂ©, en grandeur idĂ©ale. Câest le dĂ©faut capital de ce sublime et absurde Victor Hugo, composĂ© de magnifique et de mesquin, de grandiose et de ridicule, homme de gĂ©nie que la louange a perdu, et qui sâen va droit Ă lâhĂŽpital des fous, montĂ© sur un PĂ©gase dĂ©bridĂ© qui a pris le vertigo. Ce malheureux poĂšte vous a terriblement influencĂ©. Il vous a fait du bien et du mal. Nâen gardez que le bien, jugez ses dĂ©fauts, et surtout son insupportable vanitĂ© qui lâa dĂ©tournĂ© de tout examen de lui-mĂȘme, de toute conscience, de tout respect pour la logique et le bon sens. â Ne croyez pas que je sois de ses ennemis je ne lâai jamais vu, je nâai jamais eu Ă me plaindre de lui en aucune façon, je lâai beaucoup admirĂ©, et sa folie me fait grandâpeine, ainsi quâĂ bien dâautres, et Ă BĂ©ranger tout le premier. » Paris, 7 mai 1843, deux mois aprĂšs les Burgraves. ĂperonnĂ© et tenu en main de la sorte, le facile Poncy donne maintenant tout son effort. Dix-huit mois sâĂ©coulent, dans le labeur intelligent et bienfaisant ; il obtient toute la maturitĂ© dont sa nature poĂ©tique est capable. Il aime, il Ă©tudie, il sâenthousiasme, il pleure aussi. Car la douleur le visite, et son Ăąme sensible est atteinte par la mort presque simultanĂ©e de sa mĂšre et de son premier enfant. BientĂŽt une autre espĂ©rance lui sourit ; et George Sand, avant que le second enfant soit au monde, lui demande de donner Ă cet enfant le nom de lâun des siens. Ce fut une fille Solange fut son nom, et sa marraine fut Solange Sand. Les poĂšmes du Chantier, qui parurent en volume en 1844, trahissent lâimpulsion vigoureuse qui partait de Nohant. Non seulement les idĂ©es, mais les sujets parfois VĂ©ritĂ© et RĂ©alitĂ©, le ton gĂ©nĂ©ral, çà et lĂ lâĂ©loquence vĂ©ritable, relĂšvent de cet idĂ©al humanitaire que George Sand soufflait Ă Poncy avec sa tendresse. Il y a de beaux Ă©lans dans la piĂšce intitulĂ©e Aspiration. Dans lâUnion, un chaleureux appel Ă la concorde des peuples Mes frĂšres, il est temps que les haines sâoublient, Que sous un seul drapeau les peuples se rallient ; Le chemin du salut va pour nous sâaplanir La grande libertĂ© que lâhumanitĂ© rĂȘve, Comme un nouveau soleil, radieuse se lĂšve Sur lâhorizon de lâavenir. Afin que ce soleil de clartĂ©s nous inonde, Afin que chaque jour son feu divin fĂ©conde Nos cĆurs, oĂč lâĂternel sema la vĂ©ritĂ©, Il nous faut achever lâĆuvre que Dieu commence ; Il faut que nos sueurs et notre amour immense Enfantent la fraternitĂ©. Dâautres morceaux, Byron Ă Albano, Une nuit sur lâAtlas, visent au poĂšme, ou Ă la mĂ©ditation, et y atteignent presque. Poncy est dans le Chantier sensiblement au-dessus de ses Marines ; mais, quoiquâil nâait que vingt-trois ans, il touche son zĂ©nith. Il nâira pas plus haut ; voire il retombera. Mais cet essor apprĂ©ciable suffit Ă George Sand. Il progresse, donc il montera toujours ! Et, dans sa joie, elle part en effusions prophĂ©tiques, elle transfigure son cher poĂšte, sans se demander si, elle aussi, nâenfourche pas quelque PĂ©gase qui prend Ă sa maniĂšre le vertigo ⊠Je ne mâĂ©tais donc pas trompĂ©e, vous serez et vous ĂȘtes dĂ©jĂ un grand poĂšte ! Bien des gens, malgrĂ© une approbation prononcĂ©e pour votre premier volume, me raillaient de mon engouement pour mon maçon. Eh bien ! mon maçon a trĂšs bien justifiĂ© mon engouement. Tous ceux Ă qui je lis vos nouveaux vers, Victor Laprade, François, Pernet[9]lui-mĂȘme, lâintraitable et incontentable Pernet, Bocage et dâautres encore sont dans lâenthousiasme⊠Câest le peuple qui Ă©clate par votre voix, vous ĂȘtes sa gloire. Oh ! reprĂ©sentez donc toujours son Ăąme et son esprit, non tel quâil est encore en grande partie, mais tel quâil doit ĂȘtre, tel quâil sera grĂące Ă ses beaux types, Ă ses poĂštes, Ă ses rĂ©vĂ©lateurs du feu sacrĂ© qui couve en lui depuis six mille ans, grĂące Ă vous qui ĂȘtes le premier de ceux-lĂ aujourdâhui⊠» Elle le loue ensuite, et avec raison, dâavoir si bien acceptĂ© et suivi ses critiques, dâavoir repris en sous-Ćuvre son intelligence et son cĆur Ă la fois. » Il a compris quâil y avait des poĂštes de forme et des poĂštes de fond, il a voulu avoir la forme et le fond Ă la fois. Et elle repart, avec une Ă©loquence qui croĂźt de page en page la lettre en a douze Ce que vous avez composĂ© depuis que la douleur â hĂ©las ! triste maĂźtre, â est venue vous frapper au cĆur, est de dix coudĂ©es plus grand que tout ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©. Mon pauvre enfant, Dieu vous prĂ©serve de boire toujours Ă cette source amĂšre ! Mais il est une religieuse tristesse, mĂȘlĂ©e dâĂ©clairs dâenthousiasme, dâespoir et de foi, que longtemps encore ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui ne sont pas dâinfĂąmes Ă©goĂŻstes porteront pour conseil et pour stimulant au fond de leurs Ăąmes navrĂ©es câest la tristesse de voir tant de malheurs dans le monde, tant de misĂšres Ă©craser, corrompre, avilir nos frĂšres. Je dis mes frĂšres, car moi qui suis nĂ©e en apparence dans les rangs de lâaristocratie, je tiens au peuple par le sang autant que par le cĆur. Ma mĂšre Ă©tait plus bas placĂ©e que la vĂŽtre, dans cette sociĂ©tĂ© si bizarre et si heurtĂ©e. Elle nâappartenait pas Ă cette classa laborieuse et persĂ©vĂ©rante qui vous donne Ă vous un titre de noblesse dans le peuple. Elle Ă©tait de la race vagabonde et avilie des BohĂ©miens de ce monde. Elle Ă©tait danseuse ; moins que danseuse, comparse sur le dernier des théùtres du boulevard de Paris, lorsque lâamour du riche vint la tirer de cette abjection pour lui en faire subir de plus grandes encore. Mon pĂšre la connut lorsquâelle avait dĂ©jĂ 30 ans, et au milieu de quels Ă©garemens ! Il avait un grand cĆur, lui ; il comprit que cette belle crĂ©ature pouvait encore aimer, et il lâĂ©pousa contre le grĂ© et presque sous le coup des malĂ©dictions de sa famille. Longtemps pauvre avec elle, il aima jusquâaux enfans quâelle avait eus avant lui. NĂ©e dans leur mansarde, jâai commencĂ© par la misĂšre, la vie errante et pĂ©nible des camps, le dĂ©sordre dâune existence folle, aventureuse, pleine dâenthousiasme et de souffrances. Je me souviens dâavoir fait la campagne de 1808 en Espagne sur une charrette, ayant la gale jusquâaux dents. AprĂšs cela, ma grandâmĂšre, qui Ă©tait bonne comme un ange au fond, pardonna, oublia, et reçut dans ses bras son fils, sa femme et les enfans. Je fus faite demoiselle et hĂ©ritiĂšre. Mais je nâoublierai jamais que le sang plĂ©bĂ©ien coulait dans mes veines ; et ceux qui mâont inventĂ© de charmantes biographies, me faisant gratuitement comtesse et marquise, parlant de mon bisaĂŻeul le marĂ©chal de Saxe et de mon trisaĂŻeul le roi de Pologne, ont toujours oubliĂ© de faire mention de ma mĂšre la comparse et de mon grand-pĂšre le marchand dâoiseaux. Je le leur apprendrai si jamais jâĂ©cris des mĂ©moires, ce dont je doute[10], parce que je nâaime pas Ă parler de moi câest si inutile ! Mais je devais vous dire tout cela, mon cher enfant, pour que vous ne me croyiez pas si intrue sic dans le peuple, ni si mĂ©ritante, moi grande dame, comme certains bourgeois mâappellent, de vous regarder comme mon Ă©gal. Vous voyez que, quand mĂȘme jâaurais les prĂ©jugĂ©s de lâinĂ©galitĂ©, jâaurais mauvaise grĂące Ă mâen targuer. Et je rends grĂące Ă Dieu dâavoir de ce sang plus chaud que le leur dans les artĂšres. Je sens que je ne suis pas obligĂ©e de faire des efforts de raison et de philosophie pour me dĂ©tacher de cette caste, Ă laquelle mes entrailles tiennent beaucoup moins directement quâau ventre de ma mĂšre. CâĂ©tait bien la vraie mĂšre de Consuelo[11], battant dâune main et caressant de lâautre, portant ses enfans sur son dos, tendre et violente, terrible dans sa colĂšre et gĂ©nĂ©reuse dans son amour. Depuis le jour oĂč elle a aimĂ© mon pĂšre, elle a Ă©tĂ© exemplaire dans sa conduite, et ma grandâmĂšre avait fini par lâaimer. Mais câest assez vous parler de moi. Pardonnez-moi ce mouvement dâorgueil, et croyez que je comprends bien les tentations de lâhomme du peuple devant les enivremens que le riche et lâoisif prĂ©sentent Ă sa soif dâĂ©motion et de bonheur. Mais je les connais bien aussi, ces classes perverses et dangereuses qui ne caressent que pour Ă©trangler. Les exceptions y sont si rares, que nous devons y avoir peu dâamis ; et, quelque avilis, quelque corrompus et abjects que nous voyions nos frĂšres, nous devons nous dire que câest nous, nous-mĂȘmes, la moelle de nos os, la chair de notre chair et le sang de notre sang, qui gĂ©mit lĂ dans la fange. Vous Ă©criviez Ă Jourdan[12]que vous ne pouviez voir cela sans rougir et sans dĂ©sespĂ©rer de la bontĂ© de Dieu. Eh bien ! est-ce que vous ne portez pas un reflet de la bontĂ© de Dieu dans votre Ăąme, vous ? et aussi un rayon de sa force et de sa puissance ? Sâil vous a donnĂ© cette force et cette pitiĂ©, ces moyens souverains dâagir pour la rĂ©habilitation des autres, apparemment que Dieu nâabandonne pas la race humaine Ă ses propres dĂ©sastres. Il lâappelle par votre voix. Il la stimule par votre exemple, et bientĂŽt elle se relĂšvera. Car Dieu se rĂ©vĂšle chaque jour davantage Ă des poĂštes et Ă des philosophes plĂ©bĂ©iens. Proudhon, simple ouvrier, est un penseur bien remarquable ; et je ne sais pas trop ce que nos philosophes patentĂ©s, nos hommes dâEtat doctrinaires et autres trouveront Ă lui rĂ©pondre. Ayez donc courage ! Le genre humain est soumis Ă une longue et pĂ©nible Ă©ducation. Le temps ne paraĂźt long quâĂ nous. Aux yeux de Dieu, il nâexiste pas. Nos siĂšcles ne comptent pas dans lâĂ©ternitĂ© ; car nous mourons pour renaĂźtre et progresser. Chaque existence est la rĂ©compense ou le chĂątiment de celle qui lâa prĂ©cĂ©dĂ©e. Chaque vertu amasse pour notre prochaine rĂ©apparition sur la terre un trĂ©sor de dĂ©dommagemens et de force nouvelle. Soyez sĂ»r que vous avez dĂ©jĂ vĂ©cu de tout temps sur la terre, et que votre gĂ©nie poĂ©tique est la rĂ©compense de quelque belle action, de quelque noble dĂ©vouement dont vous ne vous souvenez pas. Faites-en donc un noble usage, afin de vous rĂ©veiller apĂŽtre ou hĂ©ros aprĂšs le sommeil de la mort. Et maintenant ne doutez pas et ne dĂ©sespĂ©rez pas ; vous qui ĂȘtes un des sanctuaires de lâaction divine, vous nâavez pas le droit de douter de cette action sur le monde. Priez toujours ! Dites toujours Seigneur, Seigneur, la vĂ©ritĂ© ! La foi vous viendra. Câest alors seulement que vous serez un poĂšte complet, un grand poĂšte. Et maintenant que je vous couronne avec tant de joie et de tendresse, ne soyez pas enivrĂ©. Restez modeste. La modestie nâest pas, comme on le prĂ©tend, une hypocrite vertu. Telle que je lâentends, câest un sentiment profond de notre devoir. Du moment que nous sommes plus contens de nous-mĂȘmes quâil ne faut, nous perdons nos forces, la conscience sâen va, nous travaillons mal, follement et inutilement. Quand les hommes faciles Ă lâenthousiasme autant quâau dĂ©nigrement nous portent bien haut, interrogeons Dieu, et demandons-lui si nous avons fait autant quâil attendait de nous. Voyons le but de nos efforts il est immense ! Voyons la saintetĂ© de notre cause elle est sublime ! Voyons lâaspiration que Dieu nous a donnĂ©e pour lâidĂ©al elle est infinie ! or, rien de ce que nous faisons jour par jour nâest Ă la hauteur de notre but et de notre dĂ©sir. Si nous croyons avoir atteint ce but, apparemment il cesse de nous paraĂźtre infini et divin. Ce sentiment, cette foi perdus, par quoi serons-nous inspirĂ©s ? Par lâamour de nous-mĂȘmes ? Mais nous sommes des ĂȘtres finis, bornĂ©s, impuissans, mobiles, soumis Ă la dĂ©faillance, au caprice, Ă lâennui, Ă la fatigue, Ă la maladie. Quand nous crĂ©ons quelque chose de grand et de beau, savez-vous que câest un miracle ? oui, câest un miracle dâen haut. Câest Dieu qui vibre, qui parle, qui agit en nous. Nâest-ce pas le moment dâĂȘtre humbles et reconnaissans ? Que deviendrions-nous sâil nous retirait le feu sacrĂ© ? Et il nous le retire, Ă coup sĂ»r, aussitĂŽt que nous le cherchons en nous seuls. Il se fait tard. Bonsoir, mon enfant⊠» Paris, 23 dĂ©cembre 1843. Ainsi monte, monte, dans le silence de la mĂ©ditation nocturne, la pensĂ©e du grand Ă©crivain. Son Ăąme, toute gonflĂ©e des aspirations indistinctes de lâĂąme populaire, prend lâessor. Elle montre Ă Poncy la route sublime, et lâinvite Ă la suivre. Mais Poncy nâest plus ici lâouvrier de Toulon, câest lâĂȘtre collectif qui souffre et qui espĂšre, câest un symbole. De telles pages, qui ne dĂ©passaient peut-ĂȘtre pas son intelligence, dĂ©passent infiniment sa personne. Câest une voix dâen haut qui rĂ©pond Ă une voix dâen bas[13]. FiertĂ© Ă rebours que cette vĂ©hĂ©mente revendication plĂ©bĂ©ienne chez lâarriĂšre-petite-fille de Maurice de Saxe, soit ! confidences horribles et inutiles ! » sâĂ©criera Solange, qui balafrera cette lettre dâun crayon irritĂ©[14]. Solange sâexprime souvent en personne un peu trop sĂ»re dâavoir recueilli dans ses veines tout le sang bleu de la famille. Horribles Ă ses yeux, ces confidences sur la fille du marchand dâoiseaux peuvent paraĂźtre trĂšs attachantes Ă des yeux moins filiaux. Quant Ă leur utilitĂ©, elle est pĂ©remptoire pour ceux qui cherchent Ă pĂ©nĂ©trer lâĂąme passionnĂ©e de lâamie de Leroux, de la future collaboratrice de Ledru-Rollin. Et puis, tout cela devait demeurer secret entre elle, et Poncy. Ne montrez ces lettres Ă personne ! » lui recommande-t-elle Ă tout instant. Et Poncy fut fidĂšle, en ceci comme en tout le reste. Câest cette condition du secret qui explique les jugemens trĂšs libres de George Sand sur les hommes et les choses de ces annĂ©es dâattente. Et, lâun corrigeant lâautre, elle autorisait les mercuriales quâelle devait parfois infliger Ă son enfant » par des sĂ©vĂ©ritĂ©s non moins justes qui tombaient Ă plomb sur ses contemporains les plus notoires. On en jugera par ces extraits dâune lettre qui ne compte pas moins de quatorze pages serrĂ©es Mon enfant, ne vous fĂąchez pas aprĂšs nous, et croyez que nous faisons tout ce qui nous est possible⊠Nous ne regrettons pas notre peine, si vous ne nous en voulez pas trop. Je ne sais pas si M. Jourdan vous annonce toutes les petites modifications que nous nous permettons. Je vous dĂ©clare, bien que vous ayez pensĂ© le contraire, quâil est beaucoup plus sĂ©vĂšre que moi. Mais peut-on lâĂȘtre trop, quand on est en mĂȘme temps respectueux et enthousiaste admirateur ? Si vous ne vous fiez point Ă nous deux, et si votre orgueil vous fait regretter de mauvaises choses justement sacrifiĂ©es, vous ne vous fierez Ă personne, et vous caresserez vos dĂ©fauts avec amour comme les maĂźtres de lâĂ©cole romantique. Il leur en cuit, et il vous en cuira, Ă moins que vous ne soyez entourĂ© de flatteurs aveugles, qui vous brĂ»lent sous le nez un encens grossier en vous persuadant que vous ne pouvez faillir. La vanitĂ© est lâennemi intĂ©rieur que les poĂštes portent en eux. Vous en avez, et je ne cesserai pas de vous dire que pour ĂȘtre un grand poĂšte il faut ĂȘtre un bon enfant. Le gĂ©nie ne grandit quâĂ la condition dâĂȘtre modeste. Il est vrai que vous avez corrigĂ© admirablement et avec courage. Jâai donc plus de complimens que de sermons Ă vous faire. Mais je vous gronde et je vous blĂąme de regretter le tonnerre taille, et autres ĂąpretĂ©s de langage ou mĂ©taphores exagĂ©rĂ©es que le goĂ»t proscrit. Je ne me pique pas dâĂȘtre classique, je mâen dĂ©fends au contraire. Mais je me dĂ©fends aussi de lâexcĂšs romantique, et je crois que le beau est Ă la limite de lâun et de lâautre. A preuve que vous ĂȘtes, sauf quelques cas signalĂ©s, Ă cette limite excellente. Quand vous ĂȘtes vraiment grand, vraiment inspirĂ©, vous ĂȘtes aussi romantique que possible, et en mĂȘme temps aussi classique que possible, câest-Ă -dire que vous ne tombez ni dans le stupide de lâun, ni dans lâabsurde de lâautre, et que vous avez pourtant toutes les forces vives de lâĂ©cole de Hugo et toute la puretĂ© majestueuse de lâĂ©cole de Racine. Cultivez lâune et lâautre, sans ĂȘtre le copiste dâaucune. Quand vous entendrez dire Ă vos courtisans VoilĂ du Hugo ! » soyez sĂ»r que vous avez lĂąchĂ© une folie ; de mĂȘme que si lâon vous dit VoilĂ du Racine ! » vous aurez lĂąchĂ© une platitude. Câest que ce qui est lâimitation servile des modĂšles est toujours mauvais, quelques grands que ces modĂšles soient⊠Je ne voudrais pour vous corriger que vous montrer le ridicule amer et dĂ©plorable de la plupart de nos grands hommes ils vous sembleraient petits et bĂȘtes ; et pourtant ils ne sont quâun peu fous, et enivrĂ©s de flatteries. Moi, je vous dis vous avez du gĂ©nie et de lâesprit ; faites servir votre esprit Ă empĂȘcher votre gĂ©nie de vous rendre bĂȘte. Je blĂąme une petite partie de vos dons. Un exemplaire Ă de Musset ! Il mĂ©prise profondĂ©ment les ouvriers poĂštes, et, Ă moins quâun miracle ne se fasse en lui, il crachera sur votre volume. Il est devenu talon rouge et conservateur, Ă la fois marquis et juste milieu. Aussi nâa-t-il plus le feu sacrĂ© qui lui inspirait autrefois des chants sublimes. Il est mort. Un exemplaire Ă Lerminier !⊠Câest donc pour quâil vous Ă©trille et que je sois forcĂ©e encore de dĂ©fendre votre cause contre lui[15] ? Mais pourquoi sâhumilier devant ses ennemis et leur faire la rĂ©vĂ©rence ?⊠Un Lerminier ! Je ne vous le passe pas ! ou bien, si vous ne savez pas ce que câest que Lerminier, Ă la bonne heure ! sancta simplicitas ! Jâajouterai Ă votre liste quelques noms que vous avez oubliĂ©s Magu, Le Breton, Beuzeville, Ponty, Perdiguier, etc.[16]. Mais tout cela me regarde. Je compte en acheter un certain nombre Ă Perrotin pour les rĂ©pandre. Jâen enverrai douze Ă Lyon, Ă de braves canuts, meilleurs juges, croyez-moi, et admirateurs plus dignes que vos hommes de lettres. Soyez tranquille pourtant. Presque tous ceux que vous me dĂ©signez auront leur tribut ; et, quand aux autres, jâen chargerai Jourdan si vous y tenez, quoiquâil me dĂ©plaise fort de voir mettre ma prĂ©face aux pieds de M. Lerminier, et de ce pauvre Alfred qui se croira obligĂ© dâallumer son cigare avec, sâil ne fait pis. â Votre livre sâappelle le Chantier, comme vous lâavez voulu. Le titre me paraĂźt fort bon. Vous ĂȘtes dans une grande erreur de croire tant Ă lâimportance dâun titre. Quels imbĂ©ciles vous ont mis cela dans la tĂȘte ? Dites-leur que je sais mieux quâeux que les livres ne signifient que par ce qui est dedans, et non par ce qui est dessus. Jâaurai soin de votre lettre pour Lamennais, quoiquâil ne mâapprouve pas beaucoup de vouloir tant civiliser et glorifier le peuple. ⊠Ce nâest point une utopie lâavenir du monde, lâidĂ©al de lâĂ©galitĂ© future est lĂ , et non ailleurs. Si bon, si beau, si grand que soit un homme, du moment quâil est nĂ© dans la noblesse ou dans la bourgeoisie, et quâil sây est dĂ©veloppĂ©, il ne comprend pas le peuple. Arago, Lamennais, BĂ©ranger, Lamartine, oui certes, grandes gloires, grands gĂ©nies, grands et beaux caractĂšres ! Et cependant la prĂ©dication de lâĂ©galitĂ© est Ă leurs yeux une folle et dangereuse utopie. Ils aiment le peuple et lâhonorent autant quâils peuvent ; mais ils ne croient point en lui, ils ne le connaissent pas, ils ne le comprennent pas. Ce nâest pas leur faute ! Je ne connais quâun bourgeois qui porte rĂ©ellement le peuple dans son cĆur câest Louis Blanc, jeune homme dâun admirable talent et dâune haute capacité⊠Le grand Reynaud lui-mĂȘme, cette admirable intelligence, croit et pousse un peu maintenant Ă la conservation des castes. Cette mortelle erreur a atteint les plus nobles esprits de notre temps. Le rĂ©veil viendra sans doute. Mais, en attendant, le peuple doit faire son Ćuvre et compter sur lui seul. Votre Flora Tristan est une comĂ©dienne, votre EugĂšne Pelletan un farceur. Jean Aycard, Charton, braves jeunes gens, mais bourgeois ! Envoyez-leur des exemplaires. Acceptons le peu que font ceux-ci, et tout ce dont ceux-lĂ font le semblant ; mais quand vous lĂšverez Ă lâavenir du monde, Ă la rĂ©gĂ©nĂ©ration de la foi et de la vertu, inspirez-vous du peuple, mon enfant⊠Jourdan mâa fait voir une ancienne lettre de vous, oĂč vous Ă©tiez aussi sceptique que les plus sceptiques. Vous Ă©tiez blessĂ© des mauvaises rimes de Savinien Savinien serait un grand poĂšte sâil nâavait dĂ©jĂ pris les vices de cĆur de la bourgeoisie littĂ©raire quâil frĂ©quente et quâil singe. Il ne fera pas de progrĂšs, je vous le prĂ©dis ; il est perdu dâorgueil, dâambition et de vanitĂ©. Vous Ă©tiez dĂ©sespĂ©rĂ© de voir lâabjection et les vices du pauvre peuple ! Mon enfant, vous regardiez la rĂ©alitĂ©. La rĂ©alitĂ© nâest pas la vĂ©ritĂ©. Il y a lĂ une grande distinction Ă faire. Tenez, vous pourrez la faire en termes poĂ©tiques et en beaux vers. Câest un sujet digne de vous. Moi, je vais vous lâindiquer en vile prose. La rĂ©alitĂ©, câest le spectacle des choses matĂ©rielles ; câest changeant, mobile, transitoire, transformable, Ă©phĂ©mĂšre comme elles. Ce nâest donc pas la vĂ©ritĂ©. La vĂ©ritĂ© est immuable et Ă©ternelle. Câest quelque chose dâabstrait et dâĂ©ternellement pur et beau comme Dieu, car câest Dieu mĂȘme⊠» Suit une page sur ce thĂšme, que Poncy a mĂ©diocrement versifiĂ©e dans son recueil. Voyez donc la rĂ©alitĂ© pour souffrir et pleurer sur les maux de la terre. Voyez la vĂ©ritĂ© pour avoir confiance en Dieu et lire dans lâavenir du monde. Et puis, quand vous pensez Ă notre monde de lettrĂ©s et dâĂ©rudits, ne vous figurez pas que Dieu leur parle plus quâĂ vous, noble poĂšte ignorant des choses dâici-bas, plus quâĂ DĂ©sirĂ©e, cette simple fille de la nature et de lâamour. Ne vous faites pas des idoles de chair et de sang, car tout cela câest de la boue si Dieu ne lâĂ©chauffĂ© et ne le transforme. Ne vous prĂ©occupez pas de comprendre ce que veut celui-ci, et ce que cache celui-lĂ . Tout cela, câest le chaos de la dissolution qui se fait dans les intelligences avant de se faire dans les institutions. Ce miracle sortira du peuple ; et vous, poĂšte prolĂ©taire, vous ĂȘtes un des prophĂštes du miracle, le plus inspirĂ© jusquâĂ prĂ©sent ! Ayez grande idĂ©e de votre mission, et pas plus dâamour pour vous-mĂȘme que pour le vase oĂč brĂ»le lâencens, lâautel oĂč descend la flamme. Ne cherchez pas votre gloire en ce monde. Ne perdez pas votre temps Ă Ă©crire Ă tous ces gens de lettres, Ă tous ces faiseurs de systĂšmes plus ou moins Ă©troits. Lisez quelques bons livres, peu et bien ; et puis, allez toujours en avant de ces livres, et cherchez en Dieu qui vous parle tout ce qui manque encore Ă lâĆuvre des hommes. Cette lettre de sermons est tout Ă fait secrĂšte. Jây parle des hommes les plus illustres de notre temps avec un peu de franchise. Il ne serait pas utile, il serait mĂȘme nuisible Ă des hommes faibles, de les dĂ©senchanter de ces types qui matĂ©rialisent Ă leurs yeux tout ce qui reste de grand sur la terre. Mais vous comprendrez, vous, ma distinction vous verrez le respect quâon leur doit, mais le respect plus grand encore quâon doit Ă ce qui est au-dessus dâeux, la vĂ©ritĂ©. Leurs doutes, leurs incertitudes, leurs mĂ©fiances, leurs dĂ©couragemens, nâentament point lâarmure de lâimmortelle beauté⊠» 26 janvier 1844. Cinq semaines aprĂšs, le 2 mars 1844, paraissait chez Perrotin le Chantier, avec la copieuse PrĂ©face de George Sand. Satisfaction et fiertĂ©. Savez-vous que vous ĂȘtes le seul poĂšte ouvrier qui puisse trouver un Ă©diteur Ă Paris, par le temps qui court ? » On ne lit plus de vers. Tel est le triste Ă©tat des choses. » Cependant, parmi ceux qui lisent, certains ne sont pas favorables Ă Poncy. Quelques juges sĂ©vĂšres font mĂȘme des restrictions graves. Qui sait si George Sand elle-mĂȘme, devant lâouvrage imprimĂ©, nâen fait pas ? Car dans ce cas, suivant le joli mot de La BruyĂšre, lâimpression est lâĂ©cueil. » Il faut quâelle ait vu plus clair aprĂšs coup, â un peu tard, â pour faire au poĂšte un rĂ©sumĂ© aussi impartialement fidĂšle desdites critiques Ils trouvent que je suis trop engouĂ©e de vos vers, que jâen ai trop dit de bien, et quâil est Ă craindre que vous nâen preniez trop de confiance en vous-mĂȘme. Ils disent que vous avez Ă©normĂ©ment de talent, et pas encore de vĂ©ritable gĂ©nie. Ils vous admirent en tant quâouvrier poĂšte et enfant poĂšte mais ils ajoutent que pour ĂȘtre vraiment un grand poĂšte il faut avoir plus vĂ©cu, plus senti, plus appris, plus mĂ©ditĂ©, plus souffert des maux gĂ©nĂ©raux que vous nâavez pu encore le faire. Ils demandent que vous ne vous pressiez pas de faire dâautres vers, que vous laissiez mĂ»rir en vous de mĂąles et fortes pensĂ©es, que vous viviez Ă fond avec les hommes, avec lâhumanitĂ© abstraite et rĂ©elle ; enfin ils disent quâil faut que lâenfant se fasse homme⊠» Et elle, que dit-elle ? Moi, je dis quâil y a du vrai dans tout cela, quoique ce soit bien sĂ©vĂšre ; et, si quelquâun doute que vous ayez la force de suivre de pareils conseils, moi je nâen doute pas. Je ne pense pas que vous deviez vous abstenir de faire des vers quand il vous en vient, mais je dis quâil nâen faut pas chercher quand il nâen vient pas⊠» 19 mars 1844. Poncy comprit-il ? Un peu, sans doute. Car nous le voyons essayer de la prose. Or, comme tous les rimeurs sans Ă©tudes, il Ă©crivait moins bien en prose quâen vers. Il envoie une nouvelle » Ă George Sand, qui la trouve Ă©triquĂ©e » et de style insuffisant. Mais, dit-elle, je suis toujours la mĂšre grognon et ne laisse rien passer. » Heureusement la naissance de lâenfant attendu vient faire diversion. Vers et prose sont oubliĂ©s auprĂšs du berceau de la petite Solange. Il reprend bientĂŽt la plume, pour sâexercer sur un sujet nouveau que George Sand lui propose la chanson de chaque mĂ©tier. Ce sera, entre parenthĂšse, son plus faible ouvrage, dâautant plus quâil est presque de commande mais Poncy a tant de docilitĂ© ! Câest la plus grande qualitĂ© de son caractĂšre ; câest sans doute en littĂ©rature son plus grand dĂ©faut. Il rime, il envoie des spĂ©cimens de ses chansons, et George Sand recommence Ă ĂȘtre enchantĂ©e. Les lettres recommencent Ă couler de Nohant, mais plus familiales, comme patriarcales. Poncy est initiĂ© peu Ă peu Ă cette paisible et exquise vie berrichonne que mĂšne sa protectrice, entre son fils, parfois sa fille, son frĂšre Hippolyte et son travail. Cependant on continue Ă parler de lui dans les feuilles avancĂ©es. Un sourd dĂ©sir sâempare de lâouvrier toulonnais, que les lauriers de Reboul, reçu en 1839 Ă Paris en triomphe, empĂȘchent de dormir. Voir Paris ! parler Ă ces hommes cĂ©lĂšbres qui lui ont Ă©crit, qui ont chantĂ© ses louanges ! Voir George Sand surtout, recevoir son accolade maternelle aprĂšs ses lettres ! Rien nâĂ©tait plus naturel. Et George Sand lui Ă©crit aussitĂŽt Venez ! » Elle aussi a le dĂ©sir de connaĂźtre son poĂšte, son fils spirituel. Ne doutons pas cependant quâĂ sa joie ne se soit mĂȘlĂ©e quelque apprĂ©hension. RĂ©pondrait-il, lâhomme, Ă lâidĂ©e quâelle sâen Ă©tait faite dâaprĂšs ses vers ? Cette fois, la connaissance pouvait ĂȘtre recueil. Et puis, elle savait quâils sâapprĂȘtaient Ă Paris, les autres, pour une manifestation en lâhonneur du poĂšte ouvrier. AprĂšs ces hommages bruyans et trop publics, Poncy serait-il encore son Poncy ? Enfin, le Paris corrupteur quâelle dĂ©testait, quâelle dĂ©testa toujours, nâallait-il pas le lui dĂ©praver ? Toute sa bontĂ© de maman sâatteste dans le billet de 100 francs quâelle mit sous enveloppe pour lui faciliter le voyage, et tout son cĆur dans les recommandations dont elle accompagne le billet. Elle lui traçait son itinĂ©raire, dĂ©taillait les changemens de diligence, les correspondances, les arrĂȘts. Elle lâattendrait Ă Nohant, Ă son retour de la capitale. Elle ajoutait, comme rĂ©signĂ©e Voyez donc Paris, puisque vous lâavez tant rĂȘvĂ©. Je crains pour vous une grande dĂ©ception. Moi, je hais cette ville de boue et de vices. Mais enfin câest la capitale du monde pour les arts et pour lâesprit. Adieu, et au revoir ! BientĂŽt, jâespĂšre ! » 1er nov. 1845. Poncy roulait aussitĂŽt vers Paris ; et, Ă Alfort, il tombait dans les bras de cinquante compagnons, ouvriers ou rĂ©dacteurs de la Ruche populaire, souscripteurs et admirateurs du poĂšte maçon. LâĂ©preuve redoutĂ©e par George Sand commençait. â Disons vite quâelle se termina tout Ă lâhonneur de Poncy. Mais, au dĂ©but, la manifestation faillit mal tourner. Un grand banquet attendait Ă Alfort notre poĂšte. CâĂ©tait dĂ©jĂ le cĂ©rĂ©monial obligĂ© salle de restaurant, drapeaux, toasts. Vinçard le harangua. On sâĂ©tait bien promis dâĂȘtre sages, dignes et seulement fraternels. » Mais les tĂȘtes peu Ă peu sâĂ©chauffĂšrent. On rĂ©crimina contre la bourgeoisie, le veau dâor, les habits noirs. Et, renchĂ©rissant encore, un orateur, mouchard ou imbĂ©cile, sâĂ©cria Marchons sur Paris ! enlevons-le dâassaut[17] ! » Tumulte. Le commissaire obligea le prĂ©sident Ă dissoudre la sĂ©ance, et interdit le banquet qui devait avoir lieu le soir mĂȘme. On le vit alors dans les salons, comme Reboul. Comme Reboul, il fut reçu par BĂ©ranger, par Lamennais, par Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Lamartine, Etienne Arago, etc. Et, comme Reboul, il se fatigua vite dâĂȘtre exhibĂ© comme un phĂ©nomĂšne. Le maçon de Toulon regrettait la truelle comme le boulanger de NĂźmes avait la nostalgie de sa boutique. Cependant, bien lui en prit, dans une circonstance quâil contait volontiers plus tard, de savoir gĂącher du plĂątre. Le MĂ©ridional grelottait dans son petit hĂŽtel de la rue Rambuteau. Il voulut faire du feu. La cheminĂ©e fumait, Ă lâasphyxier. Il sâen plaignit au propriĂ©taire. La rĂ©ponse fut quâil nây avait rien Ă faire, les fumistes ayant inutilement besognĂ© le matin mĂȘme. Au reste, leurs outils Ă©taient encore lĂ . Passez-moi une auge et du plĂątre. » Et Poncy enlĂšve sa redingote pour endosser la blouse. Le voilĂ sur le toit, dĂ©molissant, rebĂątissant. Une heure aprĂšs, la flamme pointait droit dans la cheminĂ©e aux yeux du propriĂ©taire Ă©bahi, bien convaincu quâil Ă©tait en prĂ©sence du premier fumiste du monde. Poncy sâesquiva donc de Paris au plus vite. Il dut nây demeurer quâune douzaine de jours, puisque, le 24 novembre, il Ă©tait dĂ©jĂ en route pour Toulon, aprĂšs avoir fait une Ă©tape de quelques jours Ă Nohant. LĂ Ă©tait pour lui lâintĂ©rĂȘt sĂ©rieux du voyage, et son Ă©motion. Ce que fut pour lui lâamie maternelle, dans le patriarcal Nohant, on le devine. Ce quâil y montra, lui, de qualitĂ©s morales et de charme de caractĂšre, paraĂźt au grand jour dans une lettre dont George Sand escorta son dĂ©part. Il dut la recevoir Ă Toulon Ă son arrivĂ©e. Peut-ĂȘtre mĂȘme DĂ©sirĂ©e la lut-elle avant lui, car elle savait lire, et mĂȘme elle Ă©crivait Ă George Sand des billets ingĂ©nus, dont George Sand exigeait que son mari respectĂąt lâorthographe Je vous ai trouvĂ© en tous points selon mon cĆur, et jâen suis si heureuse quâil me semble que ma vie en est augmentĂ©e ou renouvelĂ©e. Vous savez ? on cherche le vrai dans les idĂ©es, dans lâabstraction, dans lâabsolu, et câest la vie de lâintelligence. Mais le cĆur a besoin de chercher sa vie dans le cĆur de ses semblables, et quand on en est arrivĂ© comme moi Ă la vieillesse avec de si tristes expĂ©riences, quand, sur un si grand nombre dâĂȘtres que lâon a rencontrĂ©s et observĂ©s, la liste de ceux quâon peut vraiment estimer et chĂ©rir est si courte, câest une immense satisfaction que de pouvoir encore joindre une affection sans ombre et sans mĂ©lange dâalliage aux rares trĂ©sors quâon a dĂ©couverts et conservĂ©s. Vous voilĂ arrivĂ©, mon enfant, Ă cet Ăąge de maturitĂ© oĂč lâon est encore dans toute la fraĂźcheur de ses impressions, mais oĂč le jugement et ce que Leroux appelle la connaissance Ă©clairent les sentimens et les instincts. Eh bien, vous avez vraiment votre Ăąge, et câest le meilleur Ă©loge que je puisse faire de vous car les hommes Ă©levĂ©s dans le monde, au sein des lumiĂšres et des jouissances, sont toujours ou en avant ou en arriĂšre de la phase quâils traversent. Vous me faites lâeffet, auprĂšs dâeux, dâune note juste au milieu dâun charivari. Je savais bien que cette note juste devait se trouver dans lâĂąme dâun homme du peuple, le jour oĂč lâintelligence viendrait Ă se mettre en rapport avec le cĆur dans un tel homme. Quand jâai tracĂ© le caractĂšre de Pierre Huguenin[18], je savais bien que la bourgeoisie et la noblesse lâaccueilleraient avec un immense Ă©clat de rire, parce que je savais bien aussi que Pierre Huguenin ne sâĂ©tait pas manifestĂ© encore. Mais jâĂ©tais sĂ»re quâil Ă©tait nĂ©, quâil existait quelque part ; et, quand on me disait quâil fallait lâattendre encore deux ou trois cents ans, je ne mâinquiĂ©tais nullement. Je savais que ce serait lâaffaire de quelques annĂ©es seulement, et quâun prolĂ©taire ne tarderait pas Ă ĂȘtre un homme complet, en dĂ©pit de tout ce que les lois, les prĂ©jugĂ©s et les coutumes apporteraient dâobstacles Ă son dĂ©veloppement. Maintenant, je ne dis pas que vous soyez un personnage de roman nommĂ© Pierre Huguenin. Vous ĂȘtes beaucoup plus que cela, et je ne cherche pas Ă vous embellir en vous appliquant la forme dâune de mes fictions. Je nây songe pas. Vous savez que je me souviens peu de la forme et du dĂ©tail de mes compositions. Mais ce que je me rappelle, câest la conviction que les a fait naĂźtre. Câest que jâai regardĂ© comme certaine la possibilitĂ© dâun prolĂ©taire Ă©gal par lâintelligence aux hommes des classes privilĂ©giĂ©es, apportant au milieu dâeux les antiques vertus, et la force virtuelle de sa race. Jusquâici jâavais vu des Ă©clairs traverser lâhorizon, et sâobscurcir sous de gros nuages, parfois fort vilains, comme notre ami Savinien par exemple. Mais ce qui consternait lâĂąme dĂ©licate et exquise de CâŠ[19]ne mâĂ©branlait nullement. Depuis longtemps jâai appris Ă attendre, et je nâai pas attendu en vain. Pierre Huguenin est restĂ© parmi les fictions, mais lâidĂ©e qui mâa fait rencontrer Pierre Huguenin nâen Ă©tait pas moins une conception de la vĂ©ritĂ©. Vous ĂȘtes autre, et vous ĂȘtes mieux. Vous ĂȘtes poĂšte, donc vous ĂȘtes plus richement douĂ©, et vous ĂȘtes bien plus homme que lui. Vous nâavez pas cherchĂ© lâidĂ©al de lâamour dans une caste ennemie. Tout jeune, vous avez aimĂ© votre Ă©gale, votre sĆur, et vous nâavez pas eu besoin du prestige des faux biens et de la fausse supĂ©rioritĂ© pour vous Ă©prendre de la simplicitĂ©, de la candeur, de la beautĂ© vraie. Vous voyez aussi loin que lui, et vous puisez vos joies, vos Ă©motions, votre force dans un milieu plus rĂ©el et plus sain. VoilĂ comment les utopies se rĂ©alisent. Câest toujours autrement, et mieux. Câest lĂ une magnifique preuve de Dieu, que nous pouvons constater Ă chaque phase de la vie de lâhumanitĂ© quoique le vulgaire nây prenne pas garde. Quelquâun conçoit un idĂ©al, on en rit, et on lui pardonne, en disant Câest beau, mais trop beau. Puis les temps marchent, les faits sâaccomplissent, et il arrive que lâidĂ©al est dĂ©passĂ©. Les hommes alors comparent, et se retournent en souriant vers la prĂ©diction. Ils sâĂ©tonnent de la trouver si timide, et pardonnent alors Ă son peu dâampleur, Ă cause de la bonne intention ce qui ne les empĂȘche pas, les enfans quâils sont, de recommencer Ă railler toute prĂ©diction nouvelle. Cela est vrai pour les plus grandes choses comme pour les plus petites. Mais quiconque regarde lâhistoire intellectuelle et morale du genre humain arrive Ă un grand calme et Ă une foi inĂ©branlables. Alors vient le courage de rĂȘver tout haut, et câest un courage qui demande plus dâhumilitĂ© quâon ne pense, car le croyant sait bien que son rĂȘve sera pauvre et bornĂ© au prix de lâinvention infinie du grand artiste qui rĂ©alise Dieu ! Jâen ai bien davantage Ă vous dire, sur vous et sur le temps oĂč nous vivons ; mais je veux que vous receviez ma bĂ©nĂ©diction maternelle, en recevant les caresses de votre femme et de votre enfant. Lâheure passe ; je ferme ma lettre pour la reprendre bientĂŽt. Donnez-leur un tendre baiser pour moi, et pour tous les miens. Je vous aime, mes enfans, je ne puis vous rien dire de mieux et de plus vrai. » 24 nov. 1845. Noble et tendre lettre, deux fois attachante, et par lâĂ©lĂ©vation des sentimens quâelle respire, et par la pleine lumiĂšre quâelle verse sur la conception mĂȘme des romans socialistes de George Sand. Lâamour du peuple, devenu chez elle passion, crĂ©e une Ă©motion intellectuelle qui, Ă son tour, met en branle sa riche imagination et la lance sur les routes de lâhumanitĂ© future, idĂ©ale. Elle anticipe cette fĂ©licitĂ© par les crĂ©ations de son gĂ©nĂ©reux cerveau ; ses personnages, rĂȘvĂ©s, non rĂ©els elle le confessa, marchent en avant de leur siĂšcle, comme les modĂšles lumineux propres Ă Ă©clairer les gĂ©nĂ©rations tĂątonnantes ce sont des annonciateurs plus que des hommes. Et voici que, le rĂȘve Ă peine tracĂ© dans lâinfini devenir, la rĂ©alitĂ© tout Ă coup le formule ; mĂȘme, sâil faut en croire George Sand, â un peu trop intĂ©ressĂ©e Ă cette interprĂ©tation, â elle le dĂ©passe. Quâest-ce Ă dire, sinon que rĂȘve et rĂ©alitĂ©, vĂ©ritĂ© et poĂ©sie, apparaissent Ă cette heure de lâĂąme française comme magnifiquement confondus, et que nulle part ils ne se confondent en une plus pleine harmonie que dans le cĆur, dans lâesprit, dans les romans de George Sand ? Dâailleurs, il faudrait se garder, dans les Ćuvres les plus Ă©tranges de cette pĂ©riode, de rĂ©duire la part de rĂ©alitĂ© quâelles renferment. Ce serait leur mĂ©connaĂźtre une valeur de tĂ©moins » quâelles ont Ă un trĂšs haut degrĂ©. George Sand, comme son maĂźtre Rousseau, est profondĂ©ment imprĂ©gnĂ©e de la rĂ©alitĂ© ambiante quand elle Ă©crit le Compagnon du Tour de France ; la Nouvelle HĂ©loĂŻse nâen est pas plus pĂ©nĂ©trĂ©e. Et cette rĂ©alitĂ© mĂȘme, ici comme lĂ , est le ferment actif qui, dĂ©posĂ© dans un cerveau naturellement idĂ©aliste et dans une Ăąme naturellement passionnĂ©e, y produit cet enfantement chaleureux et splendide qui est celui du pur amour. Dâailleurs, lâexaltation tombĂ©e, reste la vue nette des choses. Dans ce passage, empreint du calme attendri qui est au fond la vraie George Sand, il est remarquable de voir avec quelle prĂ©cision elle dĂ©finit son espĂ©rance, mĂȘme sa foi Jâai regardĂ© comme certaine la possibilitĂ© dâun prolĂ©taire Ă©gal par lâintelligence aux hommes des classes privilĂ©giĂ©es, apportant au milieu dâeux les antiques vertus, et la force virtuelle de sa race. » Et la production rapide de ce prolĂ©taire homme complet, spĂ©cimen parfait dâhumanitĂ© future, fortifie sa foi en Dieu, en un Dieu qui nâest point simplement, â ce quâon a trop dit, â le Dieu de BĂ©ranger et des bonnes gens. Patience, calme, croyance inĂ©branlables, voilĂ ce quâelle professe, ce quâelle professera toujours. Depuis longtemps jâai appris Ă attendre. » Ce dont elle est sĂ»re câest que, lorsquâon attend dans un certain Ă©tat de ferveur, on nâattend pas en vain. Elle aussi, comme le vieil HomĂšre, pense que les priĂšres boiteuses des mortels atteignent un jour la divinitĂ© et lâinclinent vers nous ; et, sereine, elle attend, elle attendra toujours, parce quâelle croit. Poncy Ă©tait-il donc supĂ©rieur Ă son Pierre Huguenin ? Elle affirme, il est vrai, que, quand les utopies se rĂ©alisent, câest toujours autrement, et mieux. » Mais ne comparons pas cet ouvrier dĂ©jĂ trĂšs frottĂ© de littĂ©rature Ă un personnage de roman. Il Ă©tait lui-mĂȘme un composĂ© sympathique et charmant tel que le Midi en fait Ă©clore, de prĂ©fĂ©rence par une journĂ©e de soleil sans mistral. Une Ăąme gracieuse et vibrante, une conversation animĂ©e, spirituelle ; un tact exquis ; une absolue dĂ©licatesse en toutes choses et des maniĂšres Ă la fois populaires el instinctivement distinguĂ©es, qui le faisaient trouver partout Ă sa place. Solange, juge parfois acerbe des illusions de sa mĂšre, note ceci, de ce crayon qui visait probablement un peu la postĂ©ritĂ© DĂ©vouement cette fois bien placĂ© cette fois est une perle. Poncy Ă©tait un cĆur dâor, un esprit dâĂ©lite, â et lâhomme le plus honorable, lâami le plus sĂ»r, lâĂąme la plus pure. FidĂšle, dĂ©vouĂ©, intact. » Intact. Le mol doit rester. Et câest parce quâelle le sentait tel, que George Sand, Ă cette premiĂšre lettre tranquille et sereine, en ajoute dĂšs le lendemain une seconde, plus polĂ©mique, Ă©cho des luttes dĂ©jĂ soutenues, et symptĂŽme de celles qui se prĂ©parent Nous vivons encore dans le temps oĂč les races sont comme distinctes, oĂč elles se craignent et se jalousent quand elles ne se haĂŻssent pas. Câest bien Ă©trange aprĂšs 93, et câest pourtant comme cela. A Venise, le peuple dit encore dans son dialecte, en parlant des nobles, el sangue blĂč. En Espagne, presque tout le monde se dit noble ; et je ne sais si lâon trouve un paysan qui comprenne oĂč serait sa vraie noblesse de race. En Angleterre, oĂč lâon a parlĂ© de libertĂ© avant nous, on pratique encore assez tranquillement le rĂ©gime fĂ©odal. Ailleurs, lâhomme sans aĂŻeux et sans fortune est serf. Ici, nous nâavons plus que la chimĂšre de la noblesse en gĂ©nĂ©ral ; lâaristocratie nouvelle se dit sans prĂ©jugĂ©s ; mais elle se retranche dans la vanitĂ© de sa prĂ©tendue Ă©ducation, et, quand elle caresse lâhomme du peuple, câest encore avec un sentiment de protection, quand ce nâest pas avec un secret instinct de crainte. Et câest tout simple, au fond. Elle sent sous sa main un ĂȘtre plus faible et plus fort ; plus faible en gĂ©nĂ©ral par le raisonnement ; plus Ă©nergique et plus violent par les instincts. Et le bourgeois, qui ne sent pas au fond de son cĆur un amour brĂ»lant pour lâhumanitĂ© ou un courage hĂ©roĂŻque pour se dĂ©vouer Ă elle, souffre dâune certaine honte Ă la vue de cet ĂȘtre dont les dĂ©fauts, lâignorance et le malheur condamnent ses thĂ©ories dâĂ©galitĂ© sagement progressive, comme ils disent. Tout ce que P. Leroux disait lâautre soir Ă propos du National et des politiques sans idĂ©es sociales Ă©tait profondĂ©ment vrai. Ces bourgeois libĂ©raux nâont pas les entrailles quâil faudrait, et leur prĂ©tendue dĂ©mocratie est un systĂšme de tutelle et de conservation mal fardĂ©e du passĂ©. Mais laissons-les ; que nous importe ? Leur rĂšgne nâest pas destinĂ© Ă durer aussi longtemps que celui de lâancienne aristocratie. Ils nâont pour eux quâun fait prĂȘt Ă disparaĂźtre, puisque le peuple sâĂ©veille vite, que, malgrĂ© la torpeur de ses prĂ©tendus tuteurs, il commence comme un aigle au bord du nid Ă agiter ses fortes ailes et Ă en secouer la poussiĂšre. Maintenant, les bourgeois reconnaĂźtront peu Ă peu quâil faut faire place, non pas seulement Ă quelques parvenus dont lâintelligence a effacĂ© lâorigine et qui viennent sâasseoir Ă leur banquet, mais Ă des hommes plus fiers et plus forts qui, sans se dĂ©guiser en bourgeois et sans chercher Ă donner Ă leur sang la teinture bleue, auront autant de valeur et dâinfluence vĂ©ritable sur les esprits que les rhĂ©toriciens et les graduĂ©s sortis des collĂšges. A ceux-lĂ il faudra de plus larges et de plus nobles places que les distinctions et les traitemens pĂ©cuniaires. Il leur faudra place au soleil de la renommĂ©e sĂ©rieuse et de lâestime publique. Il ne sera pas toujours si facile, ni si joli de sâen moquer ; et quand un de ces hommes touchera aux idĂ©es de son temps, il y laissera une empreinte plus franche et plus profonde que tous ces beaux discoureurs qui prĂ©tendent savoir tant de choses, mais qui, apparemment, nâen savent on nâen veulent aucune bonne. Vous ĂȘtes le premier de ces hommes nouveaux, mon cher enfant. Vous voilĂ arrivant, en Ă©claireur vĂ©ritable et ouvrant un chemin⊠» etc. La lettre entiĂšre a neuf pages, et celle de la veille en avait cinq ! 25 nov. 1845. Ici apparaĂźt lâillusion. Poncy nâouvrait aucun chemin. Poncy nâĂ©tait pas Ă vrai dire un homme nouveau, » le rĂŽle de porte-flambeau ne lui convenait guĂšre. On ne pouvait le voir ainsi quâĂ travers un persistant mirage, ou par ces veillĂ©es de travail qui transfigurent toutes choses Ma lampe sâĂ©teint, et le jour approche⊠Je ne peux pas dater, je ne sais ni le jour, ni lâheure. » Le Poncy auquel sâadressent de telles lignes est, comme elles, en marge du temps et de lâheure ; ce nâest pas le vrai Poncy, lequel Ă©tait plus modeste dâenvergure, et reprĂ©sentatif » Ă un degrĂ© simplement moyen. Mais ce nâĂ©tait nullement lâĂ©claireur » attendu. Le mirage de George Sand nâen est pas moins Ă noter, puisquâon voit grĂące Ă lui que, pour elle, autre chose quâune question littĂ©raire Ă©tait en cause. La poĂ©sie, câest lâoccasion. Ce que voit George Sand Ă travers Poncy, câest dâabord et avant tout la propagande. Et, si elle a jetĂ© les yeux sur lui de prĂ©fĂ©rence, câest quâil lui a semblĂ© le plus digne jusquâici, le plus indemne, le plus intact, » des fils du peuple que la littĂ©rature prolĂ©taire le seul vĂ©hicule alors connu lui eĂ»t rĂ©vĂ©lĂ©s. DĂšs quâelle lâa vu, dĂšs quâelle a eu le contact Ă Nohant, elle le charge dâĂȘtre le missionnaire de la bonne parole. Ne connaĂźt-il pas, Ă Toulon, quelques jeunes officiers de marine gagnĂ©s aux idĂ©es libĂ©rales ? Ne peut-il, sur son chantier dâentrepreneur, â car sa situation commence Ă sâagrandir, â ou sur les chantiers voisins, faire pĂ©nĂ©trer les idĂ©es de Pierre Leroux et de Louis Blanc dans le cerveau des travailleurs ? Et elle lui envoie dissertations sur brochures, livres sur revues, programmes sur prospectus. Le chantier socialiste chĂŽmait moins encore que lâautre. Et cette activitĂ© infatigable de George Sand serait admirable, si elle nâĂ©tait illusoire. Car Poncy, malgrĂ© tout son zĂšle Ă suivre le mouvement, semble avoir Ă©tĂ© un apĂŽtre mĂ©diocre, et nâavait, en tout cas, rien dâun rĂ©volutionnaire. MĂȘme, ĂŽ ironie des choses ! Solange, qui lâa beaucoup connu et beaucoup aimĂ©, le taxe quelque part de conservateur. » Des deux, le bourgeois aurait-il donc Ă©tĂ© lâouvrier ? La question, si bizarre quâelle paraisse, peut cependant ĂȘtre posĂ©e. Quoiquâil en soit, depuis quâelle a vu Poncy, George Sand ne rĂȘve plus que de le rattacher, peu ou prou, Ă lâorbite de Nohant. Câest un Ă©lĂ©ment nouveau de vie quâelle voudrait verser dans ce microcosme dâart et de nature qui lâentoure, et quâelle rĂšgle, anime, enrichit, diversifie Ă son grĂ©, suivant les lois secrĂštes et les instincts de son pouvoir de crĂ©ation. Nohant, dĂšs lors, est bien un petit univers en abrĂ©gĂ©, une ruche artiste, une sorte de laboratoire social, et lâon y respire une atmosphĂšre spĂ©ciale, celle qui est nĂ©cessaire au gĂ©nie de George Sand pour quâil soit fĂ©cond. Sans doute Toulon est loin, et Poncy ne peut ĂȘtre un satellite habituel de la plĂ©iade berrichonne. Cependant il y a des mortes-saisons, qui seront vivantes Ă Nohant, si Poncy le veut ; et mĂȘme productives, ou du moins capables dâindemnitĂ©s, si Poncy veut y consentir. Car George Sand, avec sa bontĂ© maternelle, sait bien quâon ne dĂ©mĂ©nage point un travailleur avec femme et enfant sans lui offrir au moins lâĂ©quivalent de son gagne-pain. Mais justement ! Nohant a besoin de rĂ©parations câest le cas dâajouter une aile Ă la bĂątisse ! Et voilĂ George Sand faisant des plans admirables, en dĂ©pit de son budget. Un certain projet de calorifĂšre, surtout, qui broche Ă tout instant sur le sĂ©rieux et le lyrique de la correspondance, a une beautĂ© quâen tout sens on peut qualifier dâhomĂ©rique. Câest dĂ©jĂ la bonne dame de Nohant, et il y a de la grandâmĂšre dans cette femme de quarante ans. Voici cependant la fĂ©licitĂ© quâelle se forge, si Poncy venait Ă Nohant On courra les champs le dimanche et les jardins le soir. On dĂźnera ensemble, chacun ayant fait sa tĂąche ; Maurice, en blouse berrichonne, apportant des croquis dâaprĂšs nature ; moi, ayant fait mon chapitre de roman ; vous, ayant remuĂ© des pierres et des hĂ©mistiches ; Chopin ayant composĂ© des mazurkes et des mĂ©lodies dĂ©chirantes ou mĂ©lancoliques, selon lâintensitĂ© du soleil ; DĂ©sirĂ©e ayant soignĂ© son petit amour ; et ma Solange Ă moi, la plus paresseuse de tous, ayant Ă©reintĂ© son cheval noir ou dĂ©chirĂ© son voile aux buissons. Voyons, est-ce que nous nâaurons pas une heureuse vie, nous complĂ©tant les uns par les autres, et ne serez-vous pas le plus utile de la famille, vous qui nous bĂątirez une demeure matĂ©rielle, en nous donnant aussi les jouissances du cĆur et les dĂ©lices de la poĂ©sie ? Je crois bien que vous serez proclamĂ© le chef de notre rĂ©publique, puisque vous serez Ă la fois la pensĂ©e et le pouvoir exĂ©cutif du gouvernement. Dites-moi que vous acceptez⊠» 6 janvier 1846. Mais Poncy soulevait objection sur objection. Poncy, trop dĂ©licat pour accepter, » note le crayon de Solange, dĂ©cidĂ©ment lapidaire. Et, Ă vrai dire, bien des obstacles se dressaient. George Sand, dâailleurs, abondait avec ses amis en invitations inacceptables, et quâelle Ă©tait parfois embarrassĂ©e de tenir, vu les multiples exigences de son travail. Poncy devait bientĂŽt en faire lâexpĂ©rience. Aussi ses visites Ă Nohant furent-elles forcĂ©ment espacĂ©es. Les Ă©vĂ©nemens vont dâailleurs mettre Ă ces projets de rĂ©union plus dâune barriĂšre, sans parler des soucis domestiques, cĂŽtĂ© Nohant et mĂȘme cĂŽtĂ© Toulon. CĂŽtĂ© Toulon, les annĂ©es 1846 et 1847 furent marquĂ©es par deux accidens en mai 1846, Poncy reçut dans la mĂąchoire la ruade dâun cheval de soldat, et tout son organisme fut longtemps Ă©branlĂ©. En aoĂ»t 1847, il fut mordu par un chien quâon crut enragĂ©. George Sand calma de son mieux ses transes. Heureusement, le chien fut reconnu non hydrophobe. CĂŽtĂ© Nohant, les prĂ©occupations furent tout Ă fait sĂ©rieuses, et de tout ordre maternelles, intimes, morales, physiques, en attendant de devenir financiĂšres. Nous en avons touchĂ© un mot ailleurs[20]. Ce furent deux annĂ©es trĂšs cruelles, dont George Sand garda longtemps la brĂ»lure au cĆur. Au printemps de 1846, Chopin Ă©tait malade, et une amie fidĂšle, Mme Marliani, en danger de mort. George Sand, alors Ă Paris, se multipliait. Chopin a Ă©tĂ© malade, peu dangereusement, Dieu merci, mais ayant toujours besoin de beaucoup de soins. Et pendant ce temps, une excellente amie Ă moi Ă©tait Ă lâagonie. Nous avions perdu tout espoir, jâĂ©tais navrĂ©e ; jây passais les nuits ; le jour, jâallais dâun malade Ă lâautre. Enfin, mon amie est sauvĂ©e, et Chopin est guĂ©ri. Jâai Ă©tĂ© malade moi-mĂȘme Ă la suite de tout cela. » 22 avril 1846. Puis ce sont dâautres alertes Solange tombe dans un Ă©tat de langueur inquiĂ©tant. Sa mĂšre la soigne, la guĂ©rit. LĂ -dessus elle se fiance avec Fernand de Preaulx, pour rompre presque aussitĂŽt ce mariage. Elle sâest Ă©prise sur ces entrefaites de ClĂ©singer, et force la main Ă sa mĂšre que ce projet alarmait Ă juste titre. George Sand est si troublĂ©e son Ă©criture agitĂ©e en tĂ©moigne quâelle tutoie subitement Poncy ⊠Jâai du chagrin moi-mĂȘme, beaucoup de chagrin, Solange nâa plus voulu Ă©pouser lâhomme qui lâaimait. Elle a Ă©tĂ© inconsĂ©quente, et un peu dure. Jâai respectĂ© son indĂ©pendance comme une chose sacrĂ©e, mais je nâaurais pas agi comme elle ; jâai souffert, je souffre encore. Je crains que lâorgueil ne joue un plus grand rĂŽle dans sa vie que la tendresse et le dĂ©vouement. Quelle quâelle soit, sa force et sa volontĂ© sont Ćuvres de Dieu, et je ne chercherai jamais Ă les briser. Je te conterai tout cela, ce serait trop long dans une lettre⊠Je mâaperçois en finissant ma lettre que je vous ai tutoyĂ© contre mon habitude. Cela mâest venu naturellement, comme si jâĂ©crivais 5 mon fils. Et je ne tâen demande pas pardon. » 5 avril 1847. Ce tutoiement devait dâailleurs disparaĂźtre quelques mois aprĂšs, comme il Ă©tait venu. Ce qui ne disparaissait pas, câĂ©tait le chagrin. Il avait fallu rompre avec Chopin, devenu dĂ©sormais un obstacle Ă la paix domestique. Et un second mariage, dans lâentourage immĂ©diat de George Sand, avait Ă©tĂ© brusquement et cruellement rompu. La filleule de George Sand, Augustine Brault, qui avait dĂ» Ă©pouser le grand artiste ThĂ©odore Rousseau, sâen vit subitement abandonnĂ©e. LâĂ©motion fut profonde Ă Nohant, et le contre-coup en atteignit Maurice lui-mĂȘme. Peu aprĂšs, heureusement, Augustine fut fiancĂ©e Ă M. de Bertholdi ; George Sand la dota. Le mariage de Solange avait fortement entamĂ© ses finances, celui dâAugustine les Ă©puisa. Poncy, invitĂ© sur ces entrefaites, dut rebrousser chemin sur un contre-ordre arrivĂ© trop tard. Il se plaignit. George Sand sâexcuse, en lui faisant le bilan de cette triste annĂ©e Avec toi, comme avec presque tout, cette annĂ©e, je joue de malheur ; car ce chagrin la rupture du mariage dâAugustine nâa pas Ă©tĂ© le seul, et ta lettre dâaujourdâhui a Ă©tĂ© la derniĂšre goutte dans cette coupe dâamertume que je savoure. Il semble que tout ce que jâaime doive souffrir Ă cause de moi, ou que jâaie perdu lâĂ©toile qui me faisait les guider vers le succĂšs. Ce nâest pas faute de les chĂ©rir, mon Dieu ! et dâoffrir Ă la destinĂ©e ma vie et mon Ăąme pour eux, pour toi comme pour mes enfans, mon cher poĂšte !⊠â Nous y avons tous passĂ©. En sortirons-nous ? mes enfans, vous voyez ! Plaignez-moi un peu, et aimez-moi beaucoup jâen ai grand besoin ! » 15 juin 1847. MĂȘme note, deux mois aprĂšs, tant la crise fut longue, aiguĂ«. Elle rĂ©capitule ses tristesses rĂ©centes, et insiste sur lâattitude de Solange vis-Ă -vis dâelle Le mal lâa emportĂ© dans une Ăąme dont jâaurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau et du bien. A prĂ©sent, je lutte contre moi-mĂȘme pour ne pas me laisser mourir[21]. » 9 aoĂ»t 1847. Elle lutte de toute la force morale de son viril courage ; elle lutte par le travail aussi, son spĂ©cifique souverain. Non quâelle puisse en ce sens aller aussi loin que Montesquieu, qui Ă©crit LâĂ©tude a Ă©tĂ© pour moi le souverain remĂšde contre les dĂ©goĂ»ts de la vie, nâayant jamais eu de chagrin quâune heure de lecture nâait dissipĂ© ! » Mais la passion du travail, quâelle a toujours pu satisfaire au sein des pires Ă©preuves, lui est un cordial puissant. MalgrĂ© tant de traverses, elle Ă©crit en 1846 la Mare au Diable, les Noces de Campagne et Lucrezia Floriani ; le charmant Piccinino, le tendre François le Champi, se composent et se brodent, » en quelque sorte, parmi les dĂ©sespoirs de lâannĂ©e 1847, et elle entame lâHistoire de ma vie. Poncy, dĂ©sormais spectateur intime, quoique lointain, de cette extraordinaire existence, en suit les Ă©vĂ©nemens au fil des jours, car câest un besoin pour George Sand de se raconter Ă ses amis Ă©prouvĂ©s sans doute parce quâ Ă raconter ses maux souvent on les soulage, » mais aussi parce quâelle est nĂ©e conteuse, que sa vie est le roman mĂȘme, et quâentre son existence, Ă elle, et celle des romans quâelle imagine, elle ne voit pas de diffĂ©rence essentielle. Et, de fait, il nây en a pas. Tous ces accidens domestiques la tiennent plus Ă©loignĂ©e de Paris que de coutume. Jâai un peu perdu lâair qui souffle sur Paris et sur le public. Je vis dans une coquille, » Ă©crit-elle Ă Poncy, le 14 dĂ©cembre 1847. Cependant, Ă Paris, les Ă©vĂ©nemens se prĂ©cipitaient. Lâorage, longtemps couvĂ©, menaçait dâĂ©clater. CâĂ©tait, en juillet 1847, la propagande rĂ©formiste des banquets ; puis le discours radical de Ledru-Rollin Ă Lille ; bientĂŽt aprĂšs, la retraite du marĂ©chal Soult, et la prĂ©sidence du Cabinet dĂ©volue Ă Guizot. DĂšs le dĂ©but de la session 28 dĂ©cembre 1847, le discours du trĂŽne accuse les passions aveugles ou ennemies. » Les Ă©vĂ©nemens dâItalie surexcitent les passions rĂ©formistes. La discussion sur le droit de rĂ©union, lâaffaire du banquet du XIIe arrondissement, sont la premiĂšre Ă©tincelle. Et tout Ă coup, le 9 mars 1848, Poncy reçoit une fulgurante lettre avec cette suscription Au citoyen Charles Poncy Vive la RĂ©publique !⊠on est fou, on est ivre, on est heureux de sâĂȘtre endormi dans la fange, et de se rĂ©veiller dans les cieux ! » etc.[22]. Les temps sont accomplis. Câest la trompette de la rĂ©volution de FĂ©vrier. RessuscitĂ©e, galvanisĂ©e, George Sand est accourue auprĂšs de ses amis, pour les seconder. Câest de Paris quâelle envoie Ă son poĂšte, â pardon ! au citoyen » Poncy, â des lettres enflammĂ©es qui ressemblent Ă des Bulletins de la grande armĂ©e dĂ©mocratique. Elle peut se mettre aujourdâhui Ă la fenĂȘtre que voit-elle dans la rue ? ses romans qui passent. MĂȘme elle y descendra un instant, pour se mĂȘler aux rangs du peuple, et de la sainte canaille. » SAMUEL ROCHEBLAVE. â Leçons professĂ©es Ă la SociĂ©tĂ© des ConfĂ©rences, par M. RenĂ© Doumic George Sand, 1 vol. in-16, Perrin. â ConfĂ©rences de Mlle A. de Rothmaler Ă Luxembourg, et au Cercle artistique de Bruxelles Voyez lâArt moderne, 31 janvier et 7 fĂ©vrier 1909. â George Sand et sa fille. Voyez la Revue des 15 fĂ©vrier, 1er mars et 15 mai 1905. â Revue des Deux Mondes, annĂ©e 1838. â Revue IndĂ©pendante, n° 1, novembre 1841, janvier 1842, septembre 1842. â Du 27 avril 1842 au 3 avril 1876. La correspondance entiĂšre contient 226 lettres. Il en a paru 39 seulement, dans les six volumes de la Correspondance de George Sand. â Paris, 27 avril 1842 Corresp. de George Sand, t. II, p. 198. â Toutes les citations qui ne portent pas de renvoi Ă la Correspondance imprimĂ©e sont empruntĂ©es aux lettres inĂ©dites. â Directeurs-propriĂ©taires de la Revue IndĂ©pendante. â Câest ici, pourtant, que se trouve le germe de lâHistoire de ma vie, commencĂ©e quatre ans plus tard. â Consuelo venait de paraĂźtre dans la Revue IndĂ©pendante, de fĂ©vrier 1842 Ă mars 1842. George Sand Ă©crivait alors la fin de la Comtesse de Rudolstadt, qui paraissait dans le mĂȘme recueil depuis le 25 juin 1843, et dont la fin est sous 1er date du 10 fĂ©vrier 1844. â Ami de Poncy Ă Paris, qui secondait George Sand de son zĂšle en faveur du poĂšte. â Une voix dâen bas, titre du premier recueil de vers de Savinien Lapointe 1844. â Les lettres de George Sand Ă Poncy ont longtemps Ă©tĂ© entre les mains de Solange avant de passer dans les nĂŽtres. â Allusion Ă ses deux Lettres Ă Lerminier Ă propos du Livre du Peuple, de Lamennais. â Les quatre premiers sont quatre poĂštes-ouvriers voyez François Gimet, les Muses prolĂ©taires 1856 ; â EugĂšne Baillet, De quelques ouvriers-poĂštes 1898, etc â Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu, auteur dâun ouvrage sur le compagnonnage dont George Sand sâest servie pour Ă©crire le Compagnon du Tour de France. â Eug. Baillet, De quelques ouvriers-poĂštes, p. 104. â Dans le Compagnon du Tour de France. â Solange Ă©crit ici, de son crayon documentaire Chopin. â Une autre annotation nous le montre aristocrate dans lâĂąme, et nous donne Ă penser que, tant quâil Ă©tait Ă Nohant, George Sand craignait des froissemens en invitant Poncy. â George Sand et sa fille, chap. II. â Corresp., t. II, p. 372. â Corresp., t. III, p. 9.
lettre de george sand Ă son fils